Le choix de l’Europe

L’humanité est de plus en plus prise dans la tempête des conflits. Le désordre dans le monde s’aggrave. L’hypothèse d’une grande guerre ne peut plus être exclue. Les conflits mondiaux n’ont rien à voir avec des revendications territoriales ou des conquêtes, comme durant les siècles précédents. Aujourd’hui, les États ne cherchent plus à étendre leur territoire, pas même la Russie, malgré le fait qu’elle déplore l’effondrement de l’Union soviétique. Les événements de 2014 en Crimée n’étaient qu’une réponse à la volonté d’élargissement à l’Est de l’OTAN. Nous n’avons pas non plus affaire à des systèmes politiques conflictuels ou à des idéologies étatiques différentes, comme ce fut le cas au XXe siècle avec la guerre froide. Fondamentalement, il n’y a pas de grande remise en question de la mondialisation économique universelle. D’autre part, l’actuel conflit mondial concerne ce sur quoi les États se sont toujours disputés : la domination du monde. Les belligérants le nieraient, bien sûr, mais cela reste un fait. Il ne s’agit pas là de conquérir des pays et des nations mais des règles du jeu que l’on nomme “multilatéralisme”, sans parler de la volonté de conquête de la souveraineté morale des États « progressistes » sur les États « non progressistes ».

Il y a trente ans, l’ordre d’après-guerre de Yalta, qui avait divisé le monde pendant 45 ans, s’est effondré. Depuis, le monde vit dans un ordre mondial introduit par la Charte de Paris, qui vise à doter le monde entier, après la fin du conflit Est-Ouest, d’un ordre libéral-démocratique pacifique. Le problème est que la communauté internationale a été divisée en « bons » et « mauvais » pays. Les « bons » ont des gouvernements internationalement reconnus comme démocratiques ; les « mauvais » sont ceux qui refusent de se « convertir » à la démocratie occidentale. Les “bons” sont de loin considérés supérieurs aux « mauvais » en raison de leur pouvoir économique. L’ordre de la Charte de Paris était fondé sur la domination, les règles du jeu et le triomphe historique de la communauté occidentale. La démocratie occidentale, l’économie de marché et l’État de droit promettent prospérité, bien-être et sécurité. Il n’est pas étonnant que l’émergence de l’ordre de la Charte de Paris ait été célébrée comme “l’aboutissement de l’histoire », le rapport ultime des lumières politiques mondiales. Mais la crise financière s’est ensuite effondrée sur l’économie mondiale et le système de valeurs occidental a été confronté à des « alternatives ». La Chine (discrètement) et la Russie (bruyamment) s’opposent maintenant à l’ordre de la Charte de Paris. L’Occident est devenu furieux, s’est battu pour sa suprématie et a essayé de positionner l’OTAN au-dessus de l’ONU. Les opposants ont fait l’objet de sanctions, économiques, politiques ou militaires. La Russie et la Chine ont été appelées à revenir au multilatéralisme du nouvel ordre de paix, ce qui ne signifiait rien d’autre que leur réintégration dans le cadre dans lequel l’Occident voulait les voir entrer.

Revenons 1600 ans en arrière, à la fin de l’Empire romain. Cet Empire était militairement invincible ; il n’y avait pratiquement aucun autre État en Europe que Rome. Les soi-disant tribus barbares d’Europe du Nord et de l’Est étaient attirées par le niveau de vie de l’Empire romain, les premières migrations étaient pacifiques. Les Allemands, Goths, Gaulois, voulaient tous s’établir dans un empire économiquement prospère, où la loi et l’ordre existaient pour assurer leur existence. Mais l’arrogance avec laquelle Rome les a rencontrés a conduit à des conflits, et finalement à la dispute et à la désintégration d’un Empire autrefois tout-puissant en Europe, qui n’a eu l’occasion de se reformer qu’un millénaire et demi plus tard, avec l’Union européenne. Le ministre allemand des Affaires étrangères Guido Westerwelle a osé, il y a des années, faire cette comparaison avec le présent. Il parla alors d’un retour de la « décadence romaine ».  Il fut presque lynché pour ces simples mots. Un détail de plus se démarque dans la comparaison entre l’Empire romain et l’Union européenne. Après s’être progressivement affaiblie, Rome s’est divisée en une partie occidentale (Rome) et une partie orientale (Byzance). La partie occidentale a été conquise par les barbares, tandis que Byzance a existé pendant encore 1.000 ans. L’Occident, les États-Unis et l’UE pourraient-ils subir le même sort ? La situation actuelle, notamment à travers les évolutions démographiques, semble évoluer dans ce sens.

L’ordre de la Charte de Paris est sur le point de disparaître. Ce sera très douloureux parce que l’Occident d’aujourd’hui n’a aucune formule pour savoir comment il peut exister dans un autre contexte qu’un ordre mondial libéral. L’Occident veut dominer sans partage. Après la fin de l’ordre de Yalta et de l’ordre de la Charte de Paris, il y aura sans aucun doute un nouvel ordre, probablement plus nationaliste que les précédents. On peut aussi supposer que le nouvel ordre sera plus fortement influencé par l’Asie, ce qui constituerait une nouveauté historique pour l’Europe. L’économie, aujourd’hui dominante, ne jouera plus son rôle actuel, mais la force militaire des architectes de ce nouvel ordre sera prise en compte. Certains esprits en Occident semblent soupçonner ce qui les attend dans les vingt prochaines années. Ils essaient de toutes leurs forces de résister à cette inéluctable évolution.

Pendant ce temps, de plus en plus de mauvaises nouvelles arrivent à Washington, qui s’irrite progressivement contre ses alliés européens. Des choses qui étaient considérées comme impossibles il y a des années sont désormais devenues réalité.  Il semble évident que les Américains veulent relever les nouveaux défis géopolitiques et économiques mondiaux sans penser aux volontés des pays européens. Ils défient les Chinois, les Russes, les Iraniens et leurs autres opposants avec leurs propres moyens, sans consulter leurs alliés. Ils se désintéressent de l’OTAN, qui devient trop cher pour les États-Unis. Les Européens déconcertés ne le comprennent toujours pas.

Du point de vue des dirigeants américains actuels, la Chine, et non plus la Russie, est le pire ennemi de l’Occident. Par conséquent, les décideurs de Washington se demandent s’il est toujours logique que les États-Unis dépensent des milliards de dollars pour l’OTAN, qui a une valeur symbolique.  Certes, les États-Unis veulent maintenir leur influence en Europe, mais cela fonctionnera à l’avenir sans l’ancienne OTAN, qui n’est plus indispensable. Cette organisation politico-militaire, avec ses alliés indisciplinés et déraisonnables, devient progressivement un fardeau pour Washington. En outre, les Européens eux-mêmes sont divisés, ce qui rend plus difficile la mise en œuvre des intérêts américains. Les Européens exigent la loyauté de l’alliance de la part des États-Unis, mais ces derniers commencent à considérer leurs alliés historiques comme des fardeaux.

Les Européens devraient examiner comment les États-Unis façonnent leur politique en Asie. Là-bas et en Afrique du Nord, les Américains ont quatre alliés stratégiques : la Corée du Sud, le Japon, l’Arabie Saoudite et Israël. Ils ont ainsi des alliances militaires bilatérales avec ces pays. Jusqu’à présent, celles-ci étaient suffisantes pour contrôler le continent asiatique, y compris le Moyen-Orient, et garder la Chine et l’Iran sous contrôle. En Europe, Donald Trump fera de même, en établissant une coalition d’États volontaires qui servent les intérêts américains. Il empêchera aussi les États réticents d’établir une armée européenne pouvant être un concurrent mondial de l’Amérique.  

Les États-Unis maintiennent une structure de sécurité similaire en Amérique latine, où le Brésil sera leur plus important allié militaire stratégique.  L’ancienne Doctrine Monroe a été ravivée par l’administration Trump : en dehors de la Pax Americana, il ne peut y avoir aucune autre alliance sécuritaire en Amérique.

La transformation de l’architecture de sécurité de l’Europe aura un impact significatif sur la réorganisation du futur ordre mondial. Certains Européens imploreront l’aide américaine et seront prêts à la payer. D’autres vont s’éveiller dans un nouvel environnement géopolitique. Les politiciens européens actuels sont tout simplement submergés par la nouvelle tâche qui consiste à repositionner l’Europe en matière de politique de sécurité. Ils n’ont pas de plan B ; ils ont perdu leur sens de la réalité et leur stratégie est uniquement basée sur l’attente.  

L’une des questions cruciales pour l’Europe est sa future relation avec la Russie. Les deux parviendront-ils un jour à établir une maison commune avec la Russie et les anciennes républiques de l’Union soviétique, ou la Russie restera-t-elle l’ennemi de l’Europe ? Ce clivage parmi les plus importants entre les pays européens sera-t-il résolu ?

 

Valdai Club ; traduit par Padam





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