Le Brexit sans accord fait moins peur à mesure que l’UE élabore des plans de survie

Les fuites de Bruxelles ont commencé. Des « diplomates et fonctionnaires » de l’UE anonymes ont évoqué la possibilité d’une dérogation temporaire pour l’Irlande dans un Brexit sans accord.


Dublin n’aura pas à mettre en place immédiatement une infrastructure douanière ou à contrôler les frontières extérieures du marché unique. Il y aura une transition.

Des fonctionnaires ont déclaré à l’agence Reuters que l’Irlande sera en fin de compte confrontée à des contrôles sur ses propres exportations vers l’Europe ou risque d’être expulsée de l’union douanière de l’UE si elle refuse d’ériger une frontière commerciale avec l’Irlande du Nord dans l’éventualité d’une absence d’accord.

« S’il n’y a pas de frontière physique, les contrôles douaniers devront être effectués sur toutes les marchandises en provenance d’Irlande », a déclaré l’un d’eux.

En définitive, la date butoir risque de se prolonger. Il y aura une pause étrange. La période de dérogation circulant en coulisse à Bruxelles est d’environ six mois. D’après mon expérience, ces délais ont tendance à être élastiques.

Alors réfléchissez bien. Plus tard cette année ou à un moment donné en 2020, le gouvernement irlandais subira des pressions pour ériger une frontière, ce qui, selon Dublin et l’UE, constituerait une violation de l’accord du Vendredi saint (NDT : l’accord de paix pour l’Irlande du Nord, également appelé accord de Belfast).

Mon hypothèse est que les intérêts de l’Irlande et du Royaume-Uni seraient au moins partiellement conciliables à ce stade. Tous deux seraient à la recherche frénétique d’une solution basée sur les dernières technologies numériques et des « blockchains ».

Les options aujourd’hui rejetées en tant que « réflexions illusoires » paraissent intéressantes. Il s’agit notamment du rapport rédigé pour le Parlement européen par l’ancien chef de l’Organisation mondiale des douanes, Lars Karlsson.

Au fil des mois et au fur et à mesure que l’on trouverait des moyens de gérer le commerce transfrontalier en Irlande, il deviendra de plus en plus difficile pour Bruxelles de faire valoir sa position maximaliste. Elle aussi commencerait à avoir un intérêt politique à faire en sorte que cela fonctionne.

L’alternative serait épouvantable. L’UE glisserait vers une crise diplomatique avec l’Irlande, quoi qu’en dise Leo Varadkar au sujet de l’unité éternelle de l’UE (dont il sait qu’elle est une plaisanterie après la manipulation de l’Irlande par la troïka européenne en 2010). Les retombées politiques d’un tel affrontement ne sont pas faciles à prévoir.

Des fonctionnaires avisés de Bruxelles commenceraient à appliquer la « formule canarienne ». Les îles Canaries ont leur propre régime fiscal et douanier au sein de l’UE, qui est justifié par la distance qui les sépare de l’Espagne et du reste de l’UE.

La Commission européenne a déclaré que la géographie des îles « permet de prendre des mesures spécifiques pour tenir compte des caractéristiques et des contraintes particulières de ces régions ».

« Les fabricants locaux doivent faire face à un certain nombre de handicaps, dus notamment à leur éloignement. Cela a justifié la mise en œuvre d’une mesure spécifique pour préserver leur compétitivité. »

Les îles Canaries ont un régime douanier spécial avec l’UE.

Je ne veux pas insister sur ce point. Le cas des Canaries n’est pas un modèle parfait. Ce qu’il montre, c’est que l’UE propose des arrangements flexibles lorsqu’il le faut.

Il y aurait certainement des appels en faveur de systèmes de « commerçants de confiance » pour appliquer le traitement des règles d’origine en dehors des frontières. Il serait de plus en plus accepté que le commerce transfrontalier local (80% du total) puisse bénéficier d’une exemption. Qui va contester cela devant l’Organisation mondiale du commerce si le Royaume-Uni, l’Irlande et l’UE sont tous d’accord ?

L’Irlande a été mise dans une position très difficile par le Brexit sans que ce soit de sa faute, et la Grande-Bretagne devrait en être consciente. Beaucoup d’entre nous sont de toute façon partiellement irlandais.

Mon arrière-arrière-grand-père, le capitaine Hampden Evans, a été condamné à mort par la couronne britannique pour son rôle dans la révolte des Irlandais unis de 1798 (il est mort en exil en France). Mon arrière-grand-mère était une militante fénienne (NDT : nationalistes irlandais qui luttèrent contre la présence britannique). D’innombrables lecteurs auront leurs propres parallèles familiaux.

L’UE a exploité les sensibilités irlandaises – avec quelques encouragements de M. Varadkar – pour bloquer les options de négociation de la Grande-Bretagne et nous enfermer dans une union douanière sous contrôle légal et réglementaire de l’UE. Ma propre conception du Brexit s’est radicalement durcie lorsqu’il est devenu évident que c’était la stratégie.

Mais je pense aussi que cet opportunisme reviendra sur le devant de la scène s’il n’y a pas d’accord. Ce qui a fonctionné à l’avantage de Bruxelles à une certaine étape de ce processus sera un bourbier diplomatique à l’étape suivante. C’est pourquoi des solutions seront trouvées.

Et ce qui s’applique à la question irlandaise s’appliquera à des degrés divers au commerce. Une confrontation directe fera basculer la zone euro elle-même dans une récession qu’elle ne peut pas facilement supporter, étant donné qu’elle n’a pas de défense monétaire et budgétaire et qu’elle a déjà un pied dans la déflation japonaise.

La révolte des Irlandais unis de 1798 a été inspirée par la révolution américaine. L’arrière-arrière-grand-père de l’auteur fut condamné à mort par la couronne britannique pour son rôle. Crédit : Coiste

Cela évitera que cette confrontation ait lieu. La lettre ouverte du lobby paneuropéen FoodDrinkEurope à Michel Barnier nous donne un aperçu de ce qui se passe réellement. Il prévient que 58 milliards d’euros de commerce annuel entre le Royaume-Uni et l’UE dans le domaine des denrées alimentaires et des boissons vont exploser si des mesures d’urgence ne sont pas prises.

Cela invite la Commission à préparer des « mesures d’urgence unilatérales ». Cela comprend une exemption en matière de contrôle douanier pouvant aller jusqu’à 24 mois, la reconnaissance mutuelle des certifications, la reconduction automatique des licences pour les transporteurs, et ainsi de suite. En d’autres termes, le bon sens devrait prévaloir.

Dans une large mesure, nous avons déjà payé le prix d’un Brexit sans accord. Les banques et les sociétés de financement ont déjà dû activer leurs plans d’urgence. L’investissement est déjà dos au mur.

Chaque semaine qui passe, le rendement économique que nous obtenons en renonçant à l’autonomie gouvernementale et à la souveraineté diminue, même si ce n’est pas ce que Theresa May a l’intention de faire dans sa course contre la montre.

Alors que nous entrons dans les dernières semaines, il devient de plus en plus clair que le scénario apocalyptique du 30 mars, prévu depuis longtemps, ne se produira pas même en cas de rupture sans accord. À ce moment-là, Bruxelles perdra instantanément le pouvoir de négociation de l’article 50. Elle devra plutôt expliquer aux capitales nationales de l’UE comment elle a si mal mené les négociations du Brexit.

Nous serons dans une nouvelle situation. La Grande-Bretagne sera dans le pétrin : l’Europe sera dans le pétrin. Les deux seront fortement incités à régler le problème de manière pratique. L’idéologie n’aura plus sa place dans les discussions.

C’est peut-être une mauvaise pensée, mais je ne peux pas me résoudre à partager l’inquiétude de Sir Oliver Letwin au sujet de la perspective « terrifiante » d’un non-accord. Pour moi, la terreur a culminé il y a des mois. Depuis lors, elle s’est effondrée. Il est presque tentant de laisser les événements suivre leur cours.

Ambrose Evans-Pritchard

Source : The Telegraph, traduit par Flavien





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