L’Albanie échouera-t-elle à nouveau dans sa tentative d’adhésion à l’Union Européenne ?

Le 11 avril, la majorité du Parlement du Royaume des Pays-Bas, à la demande des trois groupes parlementaires : le Parti chrétien-démocrate, le Parti socialiste et le Parti libéral, a voté en faveur de la proposition visant à rétablir les visas pour les citoyens albanais en raison de la criminalité croissante et de l’augmentation de l’émigration illégale aux Pays-Bas.

Hier, le 17 avril, le Parlement des Pays-Bas a voté en faveur du rétablissement des visas pour l’Albanie à la suite de la demande formelle d’approbation de l’Union Européenne pour mettre en œuvre une telle décision. Cela a été un coup dur pour le gouvernement albanais, qui sera très probablement confronté à un autre refus de Bruxelles sur l’invitation d’ouvrir les négociations pour l’adhésion à l’Union Européenne.

Bien que le gouvernement albanais n’ait pas réagi officiellement à cette décision, l’opposition et les milieux politiques albanais n’ont pas tardé à en imputer la responsabilité au premier ministre Edi Rama.

« C’est une punition sévère pour l’Albanie », a déclaré l’ancien Premier ministre Sali Berisha. « C’est à cause d’Edi Rama, son gouvernement corrompu et impliqué dans le trafic de stupéfiants, que l’Albanie ne recevra pas l’invitation à entamer des négociations avec l’Union Européenne. Les Albanais risquent de perdre l’une de leurs plus grandes réussites, la libre circulation en Europe, la libre circulation dans la zone Schengen. »

En 2010, le gouvernement du Royaume des Pays-Bas a été l’un des principaux partisans de la déréglementation en matière de visas pour les ressortissants albanais. L’augmentation de la criminalité organisée albanaise aux Pays-Bas et la hausse du nombre de demandeurs d’asile en 2017 ont contraint les forces de l’ordre du Royaume des Pays-Bas à faire pression sur leurs autorités compétentes pour obtenir le retour des visas pour les Albanais.

« Récemment, le nombre de demandes d’asile émanant de ressortissants albanais en Hollande a dépassé le nombre de requérants syriens pour devenir le principal groupe national », a déclaré un porte-parole du ministère néerlandais de la Sécurité et de la Justice. Préoccupés par cette tendance croissante, les Pays-Bas semblent avoir pris des mesures pour contenir l’afflux de demandeurs d’asile et endiguer l’expansion de la criminalité organisée albanaise aux Pays-Bas.

En outre, il semble que certains pays de l’Union Européenne aient été alarmés par un récent sondage Gallup, dans lequel l’Albanie se classe au quatrième rang mondial en termes de désir d’émigration. En Albanie, 60% de la population adulte désire quitter son pays. La dernière enquête mondiale de Gallup réalisée entre 2015 et 2017 classe l’Albanie au quatrième rang sur 152 pays, après la Sierra Leone et le Liberia, qui étaient en proie à une épidémie d’Ebola, et Haïti.

La même étude Gallup place l’Albanie en tête de l’indice « fuite des cerveaux » en Europe, un indice qui mesure le niveau des jeunes diplômés qui veulent quitter le pays sans avoir l’intention d’y retourner. L’enquête a montré qu’en Albanie, 32 % des personnes hautement qualifiées souhaitent quitter définitivement leur pays. Monika Kryemadhi, chef du Parti socialiste pour l’intégration, a répondu que « la jeunesse est le plus grand échec de ce gouvernement, qui force les jeunes à fuir leur pays en éradiquant leur espoir et leurs rêves ».

La décision néerlandaise aura-t-elle un effet domino sur le rétablissement des visas pour les ressortissants albanais ? La France envisage depuis un certain temps de faire de même. Dans ce cas, l’intégration de l’Albanie à l’Union Européenne sera plus que jamais compromise. Le Président albanais, Ilir Meta, a déclaré que la décision du Parlement des Pays-Bas est un signal d’alarme. Même le gouvernement et le parti au pouvoir en Albanie le savent. Surtout, le peuple albanais le sait, et il est terrifié par le calvaire des demandes de visa.

Mais les problèmes du premier ministre albanais Edi Rama semblent venir non seulement des affaires de l’Union Européenne, mais surtout des problèmes internes au pays. Au cours des dernières semaines, des milliers de personnes se sont rassemblées chaque semaine devant le Premier ministre et le Parlement à Tirana. Ces protestations ont attiré les médias du monde entier en raison de l’utilisation fréquente de gaz lacrymogène en grande quantité par la police et de la décision soudaine des partis d’opposition de retirer leur mandat parlementaire, un acte sans précédent dans la politique albanaise, réclamant la démission du premier ministre Rama dont le parti siège actuellement seul au Parlement.

L’Albanie est en proie à des troubles politiques et sociaux. Les étudiants, les intellectuels et les sympathisants des partis politiques se mobilisent depuis des mois. Les prochaines élections locales devraient marquer une crise de nature plus conflictuelle. Lulzim Basha, chef de l’opposition, a dénoncé les dossiers d’enquête 339 et 184 dans lesquels d’anciens ministres et des maires du Parti socialiste seraient impliqués dans une collaboration avec le crime organisé pour manipuler les élections précédentes. L’opposition intensifie ses protestations demandant la démission d’Edi Rama et la mise en place d’un gouvernement transitoire qui garantira des élections libres et régulières.

Afin d’éviter des élections législatives anticipées, le seul espoir du premier ministre Rama semble reposer sur la réforme judiciaire. Au cours des trois dernières années, l’Albanie a fait l’objet d’une réforme judiciaire très conséquente. Mais, outre les indicateurs dévastateurs d’une forte émigration et d’un grand nombre de demandeurs d’asile pour un pays candidat comme l’Albanie, une autre enquête récente, menée par le Comité Helsinki albanais, a montré que 63% des Albanais ne croient pas en la réforme judiciaire dans son ensemble. Les Albanais semblent sceptiques quant au contrôle des juges et des procureurs qui semblent avoir des liens étroits avec les hauts fonctionnaires du gouvernement ou qui ne peuvent légalement justifier de leur fortune. Cela a laissé Rama dans un vide politique.

Le Premier ministre albanais semble avoir accepté le fait que le Conseil de l’Europe n’invitera probablement pas l’Albanie à l’ouverture des négociations d’adhésion à l’Union Européenne en juin prochain, mais il semble plus soucieux de préserver son pouvoir et son gouvernement que de l’intégration européenne. Et l’Albanie se trouve toujours à la croisée des chemins, celle-là même où elle se trouve depuis de nombreuses années, prise au piège de la volonté et du désir de toute une nation d’adhérer à l’UE et de la gravité des vieilles politiques qui continuent à tenir ce petit pays des Balkans occidentaux à l’écart des portes de Bruxelles.

 

Ana L. Scheer – Off Guardian ; traduit par kodiak





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