La vérité sur le Brexit : ce qui attend nos amis Britanniques

Artiste : Ludwig Fiuza

 

Le souffle de liberté qui a frappé le Royaume-Uni un certain jour de juin 2016 est en train de faiblir sur l’échelle démocratique. Souvenez-vous, les Britanniques avaient voté en faveur de la sortie de leur pays de l’Union européenne (UE), séparant la société civile et politique en deux camps transpartisans parfaitement opposés : les « Brexiteers » et les « Bremainers ». La démission immédiate du Premier Ministre d’alors, David Cameron avait amené la nomination de Theresa May, qui était alors ministre de l’Intérieur. Problème, May a toujours été une Bremainer. Dès les origines de cette aventure, le ver était donc dans le fruit et promettait des négociations schizophréniques de la part d’une frange conservatrice britannique qui souhaitait rester dans l’UE ou du moins limiter la casse par rapport à leur idéologie d’appartenance.

La nouvelle campagne qui s’annonce « Leave Means Leave » (Partir veut dire Partir) est donc une réaction logique à cette forfaiture. Les sondages l’ont montré, les Britanniques ont maintenant accepté l’idée du Brexit et de plus en plus d’adhérents du Tory souhaitent clairement le départ de May, qui – du fait de sa position insoutenable – est obligée d’accumuler les acrobaties intellectuelles et les prises de positions diamétralement opposées. C’est peut-être donc le « Moggmentum » pour BoJo*. Les Brexiteers durs sont sur la pente ascendante. L’avenir nous dira s’ils parviennent à se hisser à la place suprême pour sortir leur pays de façon nette de l’hydre européiste.

D’un point de vue économique, dans un papier d’octobre 2017, j’avais synthétisé pour vous, chers lecteurs, les 7 types de sorties que le Royaume-Uni pouvait entreprendre. Presque un an a passé et je voudrais à nouveau faire le point avec vous mais cette fois-ci autour d’une liste plus limitée de 5 types de sortie qui se dégagent pour nos amis Britanniques.

1. Le type « sans accord »

Certains le considèrent chaotique, apocalyptique même. Le dossier qui pourrait enclencher ce type de sortie est celui de l’Irlande du Nord. C’est l’arme de destruction massive des négociations, Bruxelles usant de cette pièce maîtresse comme d’un atout précieux capable de terrasser son adversaire insulaire. Londres veut éviter une frontière dure avec la République d’Irlande et opérer des mesures douanières favorables pour tout le pays mais Bruxelles a refusé jusqu’à présent et souhaiterait localiser ces mesures à l’Irlande du Nord, seule. Si les négociations n’aboutissent pas avant Noël, le Brexit serait sans accord. Et pas d’accord du tout serait problématique sur toutes les frontières de la Grande-Bretagne. Les conséquences de maîtrise sur les droits de douanes et les barrière non tarifaires (contrôles sanitaires, contingences, services de frets aériens) seraient à la bonne volonté de l’UE. Le risque politique quant à lui serait élevé avec une radicalisation des positions et une coupure possible des relations entre la Grande-Bretagne, l’Irlande et le reste de l’UE.

2. Le type de Brexit dur après une transition

Ce type de sortie aboutirait à un accord fragile qui sécuriserait seulement les biens car l’UE 27 refuse clairement un accord de type « à la carte ». Un accord de type « Canada » avec quelques exceptions sur les transports pourrait éventuellement être envisagé. La Grande-Bretagne refuse d’entrer dans une union douanière avec l’UE. Elle a signé en décembre 2017 une solution de secours sur le cas de l’Irlande du Nord qui prévoit qu’en cas d’absence d’accord, le Royaume continuerait de facto à être dans le marché intérieur de l’UE pendant une certaine période après la transition (qui prend fin en décembre 2020). Cette option hors cadre pourrait être éventuellement déclenchée malgré les réticences de Londres et les critiques virulentes à l’encontre de May pour avoir signé une telle option sans contrepartie.

L’accord de sortie pourrait être signé fin 2018 et l’accord de libre-échange (uniquement) serait quant à lui signé en 2020. Ce deuxième accord garantirait une frontière dite « souple » en Irlande. À Douvres, il y aurait une frontière « dure » (garde-frontières, contrôles etc) mais pas de droit de douanes.

3. Une union douanière après une transition

Cette option de sortie éviterait une frontière dure en Irlande et serait mise en parallèle de la solution de secours vue précédemment. Le Royaume-Uni quitterait l’UE à l’exception de l’Irlande du Nord. Cette option hybride permettrait d’atténuer les contrôles réglementaires en mer d’Irlande mais pas à Calais ou les autres ports.

Les marchandises circuleraient sans trop de heurts (c’est-à-dire en l’espèce, essentiellement des contrôles de conformité). Les produits agricoles rencontreraient potentiellement des délais dans le transport. S’agissant des services, des restrictions seront prises sur les services commerciaux et financiers.

Cette option de sortie rendrait furieux les Brexiters qui rendrait caduque la compétence de politique commerciale extra européenne. Ce type de Brexit – si on peut l’appeler ainsi – serait une violation sensible du vote du 23 juin.

4. Un accès des marchandises au marché unique

Seuls les biens auraient un accès au marché intérieur de l’UE. C’est en substance le plan Chequers de Theresa May ; dans ce type de sortie, imaginons que l’UE l’accepte. L’accord harmoniserait les deux régimes juridiques concernant les biens et serait indirectement contrôlé par la cour de justice de l’UE. L’UE pourrait finir par accepter un tel plan étant donné que ce dernier prévoirait également une certaine mobilité des personnes et des participations budgétaires du Royaume-Uni. Un régime de droit de douanes serait négocié et placerait de facto le Royaume-Uni sous la coupe d’un tarif extérieur commun.

Cette trahison du Brexit est encore plus élevé que le type précédent puisqu’en simplifiant, le Royaume-Uni aurait encore un pied bien ancré dans l’UE sur quasiment tous les aspects économiques et juridiques. Cependant Bruxelles pourrait être frigide à l’idée d’accepter un tel accord puisqu’un traitement de faveur de la sorte pourrait donner des idées à d’autres États-membres et commencer la dislocation certaine du bloc.

5. Le type « Norvège plus plus »

C’est la ligne rouge de Theresa May. Un accord de type Espace Économique Européen (EEE) serait signé et le Royaume rentrerait dans cet accord en Janvier 2021. Ce serait une sortie en sautant à pieds joints mais avec des béquilles. Le résultat politique serait désastreux pour May et la démocratie britannique. Le mécontentement populaire atteindrait des sommets. Gageons que la réaction à la trahison serait plus radicale que la non-réaction des Français en 2008 quand Sarkozy fit voter en Congrès le traité simplifié de Lisbonne. Pour être honnête, à l’époque, le coup de passe-passe était plutôt habile car il suffisait de gommer à coup d’effaceur quelques mots compromettants.

 

 

Cette rétrospective économique est, je pense, importante à saisir pour comprendre les enjeux actuels qui se posent devant les Britanniques. À vrai dire, nous avons touché du bout des doigts chaque paramètre sans rentrer dans le détail et encore moins oser les prédictions de tel ou tel scénario. Je laisse cela aux diseurs de bonne aventure experts en tout et surtout en rien, marathoniens de plateaux TV (vous les connaissez tous, ils sont de toute façon interchangeables) qui nous avaient annoncé l’Apocalypse dès le 24 juin. À présent, ils changent de stratégie et répètent tels des perroquets de vitrine « le Brexit n’a pas encore eu lieu ». Soit, personnellement, habitant à Londres, je n’ai pas vu la Tamise inonder la City et encore moins les sauterelles dévaler les marches de ma station de métro.

Les types de sorties actuellement sur la table et qui font l’objet d’intenses débats outre-Manche sont le type 2 (Brexit dur après transition) et le type 4 (plan Chequers de May). Les Brexiteers les plus radicaux auraient même souhaité un type 1 (« sans accord », un retour aux règles de l’OMC) actant de manière nette la rupture avec Bruxelles mais mêmes ceux-ci admettent aujourd’hui qu’il est trop tard et que le pays n’est absolument pas préparé à une telle éventualité. Le gouvernement May n’avait en réalité pas mis cette option sur la table des négociations ou du moins ne s’y était pas préparé. Aujourd’hui, cette arme de négociation peut toujours revenir sur le devant de la scène mais leur crédibilité serait durement mise en jeu et le risque post-sortie pour le pays a considérablement augmenté du fait de l’impréparation. Ce qui est certain, c’est que les Brexiteers n’accepteront en aucun cas le plan Chequers de Theresa May, qu’ils jugent même pire qu’une appartenance à l’UE, puisque les règles de l’UE s’appliqueraient à leur pays mais ils auraient perdu tout poids politique au sein des institutions communautaires. Jacob Rees-Mogg a écrit une lettre dénonçant clairement ce plan et plus de 60 parlementaires conservateurs soutiennent la démarche. Voilà de quoi donner des maux de crânes supplémentaires au Premier Ministre.

Il est possible que les conservateurs défient le leadership de May. Nous en parlions en introduction avec le « Moggmentum » de Bojo. Boris Johnson est le challenger le plus sérieux à May et Rees-Mogg prend de plus en plus d’épaisseur sur l’espace politique.

Pour le moment, le plus important pour les Britanniques est – semble-t-il – de sauver plus que les apparences face à l’Histoire, c’est-à-dire sortir leur pays du machin européiste. Les Britanniques ont toujours su donner le La du tempo politique occidental en amont sur bien des novations. Ne sont-ils pas les inventeurs de la démocratie moderne ? Quel serait l’héritage politique si le Brexit échouait ou devenait une forfaiture ? La nouvelle génération est, paraît-il, de plus en plus conservatrice. Si elle se sent trahie, il est possible que des partis autrefois isolés électoralement – tels que le UKIP – émergent et deviennent des alternatives crédibles en balayant sèchement l’échiquier politique traditionnel… Comme le disent si bien nos amis Britanniques, Wait & See

 

XPJ

 

* Le « Moggmentum » est un jeu de mot entre momentum et Rees-Mogg, parlementaire du Tory et leader du European Research Group. Il est l’une des figures des Brexiteers durs et se positionne à l’aile droite du parti conservateur.

Co-fondateur de Soverain.

Aujourd’hui basé à Londres, a passé plusieurs années en Asie, la France n’a jamais été aussi loin et proche à la fois.

Amoureux de la géopolitique, de la controverse et de la critique impertinente.