La Turquie sous le feu des projecteurs

Article de Eric S. Margolis, traduit par Soverain

Peu de phobies sont plus profondes en Europe que la peur et la haine des Turcs. Pendant au moins six cents ans, l’Europe a été enfermée dans d’innombrables guerres avec d’abord les Seldjoukides, puis les Turcs ottomans. Mon gros Saint-Bernard descend de chiens élevés pour combattre les Arabes et les Turcs qui franchissaient le col du Saint-Bernard en Suisse.

Aujourd’hui, en revanche, il y a quelque 10 millions de Turcs de souche en Europe, dont la plupart sont venus au cours des dernières décennies en tant que main-d’œuvre étrangère, appréciés pour leur dur labeur, leur honnêteté et leur fiabilité.

La Turquie a rejoint l’OTAN en 1952 à une époque où les Etats-Unis dominaient le continent et le Moyen-Orient. Les forces armées turques étaient les deuxièmes plus importantes de l’OTAN après les Etats-Unis. Très proches de l’armée américaine, les généraux turcs ont dirigé le gouvernement à Ankara derrière un écran des chamailleries politiciennes. Les Etats-Unis ont donné à la Turquie son ordre de marche. La petite mais puissante élite occidentalisée de la Turquie était ravie de suivre Washington et de garder l’islam en Turquie menottée ou exilée dans les zones rurales.

Tout cela changea en 1994 lorsqu’un jeune nationaliste de 40 ans, Recep Tayyip Erdogan, devint maire réformiste d’Istanbul et commença à nettoyer et moderniser la métropole décrépie. Après une brève peine de prison pour avoir lu un ancien poème islamique, il fut libéré et forma le Parti de la justice et du développement (AKP), un parti islamiste modéré dédié à la démocratie et guidé par les principes musulmans de fierté nationale, de bien-être pour les pauvres et les personnes âgées, de partage des richesses, de soutien aux autres musulmans et d’incitation à mener une vie de modération.

Rien ne pouvait arrêter le dynamique Erdogan, qui était un footballeur semi-professionnel avant sa carrière politique à plein temps. En 2003, il fut élu premier ministre par les 81 millions d’habitants de la Turquie et s’est depuis lors révélé très populaire auprès de la majorité des Turcs. Les élites occidentalisées des grandes villes de Turquie, qui nient leur culture musulmane et tentent de passer pour des Européens, s’opposent farouchement à Erdogan et à ses alliés islamiques.

Sous les prédécesseurs d’Erdogan, l’alliance des élites occidentalisées et des militaires contrôlait les médias, l’éducation, les tribunaux, le corps diplomatique et les grandes entreprises du pays, le tout avec la bénédiction de Washington.

Pendant la longue période précédant l’ère Erdogan, le gouvernement parlementaire turc était une farce et ses finances étaient catastrophiques. Les Turcs sont de grands soldats, de bons cuisiniers et de bons architectes, mais de mauvais financiers. À l’époque ottomane, les finances étaient souvent gérées par des Arméniens, des Juifs et des Grecs (comme dans la Russie tsariste).

Au cours des dernières décennies, Erdogan et son AKP rétablirent les finances de la Turquie, relancèrent l’économie, imposèrent un gouvernement plus efficace et honnête, firent la paix avec la minorité kurde rétive, mirent fin aux querelles avec leurs voisins, et obligèrent les 600.000 hommes de l’armée à retourner dans leurs casernes et à se retirer de la politique. Les généraux et les dirigeants laïcs, qui ont organisé 16 coups d’État depuis la Seconde Guerre mondiale, étaient furieux.

Sans surprise, l’élite et certains généraux lancèrent un nouveau coup d’État en juillet 2016. Le coup d’État, auquel se joignirent des unités clés de l’armée et de l’aviation, a failli tuer Erdogan, mais fut ensuite contrecarré par un soulèvement populaire national massif qui bloqua les chars et les terrains d’aviation des insurgés. Quelques 10 000 personnes furent mêlées au coup d’État, y compris des officiers supérieurs, des universitaires, des journalistes et deux autres complices clés : le chef religieux turc Fethullah Gulen, qui vivait en exil aux États-Unis, et quelques membres de l’Organisation nationale du renseignement turque, le MIT, qui fut le fer de lance de l’intervention secrète turque en Syrie. Le coup d’État était organisée depuis la base aérienne dirigée par les États-Unis à Incirlik. La plupart des Turcs croient que les Etats-Unis étaient derrière le coup d’Etat.

Washington a longtemps été contrarié par les actions indépendantes d’Erdogan, notamment en Syrie et en Palestine. Le gouvernement d’extrême-droite israélien, aujourd’hui la force dominante de la politique étrangère américaine, méprise Erdogan pour son soutien à la cause palestinienne. En conséquence, les services de renseignements américains, les médias et le Congrès sont âprement anti-Erdogan. Ses rapports de plus en plus étroits avec la Russie ont ennuyé les Etats-Unis, ce qui a conduit à des complots anti-Erdogan plus nombreux dans l’armée. Les médias américains continuent de critiquer Erdogan tout en ignorant totalement la dictature brutale en Égypte, un État vassal majeur entre les États-Unis et les Saoudiens.

L’hostilité contre Erdogan s’est accrue depuis sa victoire électorale écrasante ce mois-ci pour devenir Le nouveau président turc puissant. Il est devenu le dirigeant et le modernisateur turc le plus important depuis Atatürk, décédé en 1938. Si seulement la Turquie disposait de pétrole, comme c’était le cas avant la Première Guerre mondiale, elle serait une puissance mondiale de premier plan.

Article de Eric S. Margolis, traduit par Soverain

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