La réponse d’Emmanuel Macron aux Gilets Jaunes

 

Le Président de la République Emmanuel Macron s’est exprimé ce soir pour répondre à la colère des gilets jaunes, qui remue Paris et la Province depuis le 17 Novembre. Après avoir tenté une stratégie de pari, en espérant que le mouvement anti-taxe carbone s’éteigne, l’exécutif s’est lancé dans une campagne de dénigrement sans précédent, assimilant les manifestants à des extrémistes-radicaux[1], à des casseurs enragés animés par une soif de meurtre irrationnelle, et finalement pour des ignares manipulés par la Russie[2] et les tentacules de Lord Vladimir, celui dont on ne doit pas prononcer le nom.

Aujourd’hui, le Président Macron s’est manifesté pour répondre au mouvement, qui est passé d’une grogne anti-taxe carbone à une révolte citoyenne, jetant en masse le système dont la durée de vie a été renouvelée contre toute attente au 8 mai 2017. Démocratie directe, justice fiscale, redirection des dépenses publiques, redistribution, rationalisation de l’immigration… le mouvement s’apparente maintenant à une sorte de M5S (Mouvement 5 Etoiles) à la française, teinté de quelques reflets issus de la droite souverainiste, anti-immigrationniste et anti-impôts. En effet, les Français demandent une maîtrise des dépenses publiques pour nous préserver d’une dette sauvage, mais réclament en même temps une politique[3] de justice sociale immense impliquant une grande redistribution, une baisse des impôts de flux, une baisse des dépenses de l’immigration (AME, accueil…). Finalement, le « En même temps » macronien a trouvé son pendant : le « En même temps » qu’on pourrait qualifier de populaire, ou de populiste selon le regard porté. Aux Etats-Unis, cette grogne contre le système a été canalisée par Donald Trump, par la Lega et le M5S en Italie, par Obrador au Mexique… et en France, elle s’est exprimée de manière éparse : le reniement des vieilles figures s’est cristallisé derrière En Marche, le rejet de l’ouverture totale derrière Marine Le Pen, et la revendication sociale derrière Jean-Luc Mélenchon. Ce morcellement de cette tendance antisystème nous amène finalement là où nous en sommes aujourd’hui : vers une réunification de cette colère antisystème, qui se range dans un mouvement fourre-tout qui pour l’instant n’est pas politique mais citoyen.

1. Des cautères en or sur des jambes de bois : des mesures chères et inefficaces.

Le Président de la République a produit quelques annonces, avec l’inventivité que l’on connaît aux haut-fonctionnaires et aux énarques. Après avoir condamné les violences en début de propos (pour les évacuer plus vite, geste salutaire), le Président s’est lancé dans une tirade sentimentale, expliquant et justifiant son engagement en politique et son action depuis lors. Pour consolider sa légitimité en état de mort clinique, il a rappelé que sa candidature était une opposition au système politicien en vigueur en 2017 pour faire valoir son côté réformateur supposé répondre aux difficultés actuelles. Après quoi, il a souligné l’importance capitale de s’investir dans la société : le travail, l’apprentissage, le mérite. Comme s’il y avait dans notre société une masse significative de gens fainéants qui ne seraient rien, qui ne feraient rien et qui ne mériteraient rien. Pour apporter remède à cette « France qui travaille mais qui ne s’y retrouve plus », le Président se décharge sur le gouvernement, annonçant des annonces. Un jour, il annoncera probablement l’annonce future de ses annonces supposées introduire des annonces prochaines. Derrière ce trait d’humour, c’est la procrastination et le flou qui sont à souligner.

Pour autant, il a annoncé une « hausse » du SMIC de 100 euros[4], « sans qu’il n’en coûte rien aux entreprises ». Cette pirouette de haut-fonctionnaire signifie en clair et de manière frappante que c’est le contribuable qui va financer cette hausse par une augmentation de la prime d’activité,  qui était déjà prévue et étalée sur les prochaines années (30 euros en avril 2019, 20 en octobre 2020 et 20 en octobre 2021)[5]. Voici comment répond le haut-fonctionnaire au peuple en colère : il réagence l’agenda politique du gouvernement avec un grand effet de com’. On parle de hausse du SMIC de 100 euros, mais c’est une formulation mensongère : la hausse de la prime d’activité signifie en clair qu’aucun effort n’est demandé aux entreprises, que les allocataires de cette prime ne cotiseront pas davantage pour leur retraite et que les autres salaires ne suivront pas. C’est une duperie, il y a quantité de gens qui ne touchent pas cette prime et qui sont laissés pour compte (le plafond de revenus est à 1,2% du SMIC, soit environ 1.580 euros nets). 

En parallèle a été annoncé la réintroduction des heures supplémentaires déchargées et défiscalisées. C’est encore commode, mais cette chose était déjà dans les tuyaux, et équivaut à l’adage sarkozien qui ne mérite pas d’être répété ici. Cela signifie de nouveau que ce sont les finances publiques qui vont en prendre un coup, puisque la hausse de l’activité économique ne financera pas l’Etat. Travaillez plus pour gagner plus, c’est joli, mais encore faut-il avoir un travail et la possibilité de travailler plus sans se tuer au travail ou sans abandonner ses enfants. Les français travaillent déjà beaucoup. Que pensent les aides soignantes et les infirmières de cette proposition ? Qu’en pensent les chômeurs qui vont voir des emplois détruits par des heures supp’ complètement déchargées ?

Toujours dans la même veines des annonces coûteuses et vicieuses, le Président Macron a appelé « les entreprises qui le peuvent » à verser une prime de fin d’année aux salariées, « déchargées, et défiscalisées ». De nouveau, c’est le Trésor public qui en prend un coup. De plus, cette prime de fin d’année existe déjà dans beaucoup d’entreprises, qui vont être ravies de ne plus payer d’impôts dessus. Son caractère purement facultatif et le trait incantatoire de cette annonce sont le signe d’une mesure-zombie, appelée par un Président-zombie qui ne préside pas les puissants, mais qui leur fait la manche.

2. Les fumisteries et les usines à gaz.

Un geste est fait pour les retraités : ceux qui perçoivent une pension inférieure à 2000 euros ne paieront plus l’augmentation de CSG. C’est encore une fois formidable, puisque jusqu’ici seuls ceux qui touchaient plus de 1200 euros payaient cette augmentation. Ah, quoique, les signalements se sont multipliés en France de retraités touchant moins de 1200 euros de pension et qui payaient cette CSG+[6]. S’agissait-il d’une erreur ? Cette erreur est-elle isolée ou va-t-elle encore être constatée malgré ce rehaussement de plancher de pension ? Concernant l’ISF, le Président de la République est aveugle et sourd : il ne le réintroduira pas car il ne permet pas aux français de vivre mieux. Dire cela revient à faire l’impasse sur le sentiment des français vis-à-vis de l’impôt : ce n’est pas tant un impôt censé changer le mode de vie des français qu’un impôt rapportant 5 milliards d’euros à l’Etat et porteur d’une certaine justice fiscale, qui améliore le consentement à l’impôt dans notre pays.

Par ailleurs, Emmanuel Macron s’est livré à nous raconter une blague en parlant de réprimer l’évasion fiscale en martelant mordicus que « les entreprises (…) doivent payer des impôts en France ». Oublie-t-il que le cadre juridique de l’Union européenne (posé à l’article 63 du TFUE) nous oblige à respecter la liberté de circulation des capitaux ? Ou bien se livre-t-il de nouveau à un exercice incantatoire qui vise à demander aux fraudeurs de bien vouloir être gentils ? Malgré ces annonces qui vont coûter cher au contribuable (15 milliards d’euros), Emmanuel Macron nous a de nouveau rebattu les oreilles avec la nécessaire « maîtrise des dépenses publiques », alors que le budget 2019 (qui du fait de ces annonces va être rectifié) dépassé largement le cadre des 3% de déficit public posé par l’Union européenne[7].

Voulant annoncer la couleur de ce qui vient, le Président de la République a renouvelé ses engagements sur la réforme des retraites, sur la réforme de l’assurance chômage et sur la réforme de l’Etat. Des réformettes visant principalement à corriger les errements de ce gouvernement qui, à trop vouloir tenir fermement la barre, dérive au gré des courants.

3. Après les usines à gaz, le Président de la République a sorti le ventilateur : du vent, du vent et encore du vent.

Ensuite, le Président de la République est passé dans la partie incantato-incantatoire de son discours, faisant appel à un débat national sur la représentation et la loi électorale, sur le vote blanc, sur la nécessité « d’un impôt juste et efficace » et sur le changement climatique. Bref, des coups d’épées dans l’eau car la réforme constitutionnelle est déjà prête, et que la trajectoire carbone est déjà prête. (les hausses de taxe sont annulées pour début 2019, mais après ? Encore cette chose ?) [8]. Il a également parlé du parisianisme, de l’immigration et des maires pour être sûr d’avoir dit un mot sur ces questions, sans que rien ne soit signé. S’il était si préoccupé par la question migratoire, il aurait fallu prendre le temps de la réflexion avant de signer le Pacte de l’ONU sur les migrations**, s’il était soucieux du parisianisme, cela se saurait et se serait vu dans sa manière de gouverner (qui méprise ostensiblement les maires, les régions, et les départements qu’il entend par ailleurs supprimer) et s’il était préoccupé par les maires, il n’aurait pas baissé la Dotation Globale de Fonctionnement allouée aux communes de France ni refusé de se rendre au congrès des maires organisé par l’AMF.

4. Des cautères, des usines à gaz, du vent… La révolte est loin d’être finie.

En définitive, le peuple laissé pour compte il y a un an et demi est toujours laissé pour compte : on nous parle de la France qui travaille en oubliant ceux qui vivent seuls, ceux qui sont au chômage et qui sont pour moitié d’entre eux sans indemnisation. On nous parle de la France qui apprend et qui se forme, en oubliant que les conditions d’apprentissage et de formation sont déplorables. On nous bassine avec la nécessaire justice fiscale alors même que le CICE est doublé et bel et bien maintenu et que l’ISF est toujours transformé en une espèce de chose dont la mise en œuvre est quasiment aussi chère que l’assiette. On nous parle de ruissellement quand la seule chose qui ruisselle ce sont les miettes de mesures qu’égraine le gouvernement au fil des semaines, avec toujours deux coups de retard. Le Président de la République, bien que formidablement émouvant dans son timbre vocal et dans son regard coton, n’est pas à la hauteur des enjeux et le prouve une nouvelle fois. Les mesures annoncées vont coûter 15 milliards d’euros à l’Etat[9], et sont inefficaces. On utilise des cautères en or sur des jambes de bois : c’est cher, ça brille, mais c’est inutile.

Les Français ne demandent pas l’aumône, ils ne demandent pas que l’Etat dilapide l’argent public dans des baisses de charges et d’impôts tout azimuts et dans des minimas sociaux alloués à ceux qui ont déjà un revenu, ils ne demandent pas que l’on fasse des grands discours et des beaux débats qui n’aboutissent pas. Le peuple demande le pouvoir, le peuple demande la souveraineté et l’effectivité de son suffrage lorsqu’il l’exprime. Il demande que les référendums soient respectés et qu’ils soient plus fréquents, que la majorité du corps électoral soit vraiment écoutée (le premier parti de France ce sont les abstentionnistes) et pas ignorée par le calcul électoral, que les élus mandatés par le peuple pour gouverner gouvernent au nom du peuple, pour le peuple et par le peuple comme l’exige l’article 2 de la Constitution. Le peuple demande tant et tant de choses pour changer sa vie, tant de choses qui posent aujourd’hui sur la table la question sciemment tue, la question qui tue, la question de notre appartenance à l’Union européenne et à la monnaie qui va avec. Pourquoi ? Parce que tout ce que demandent les Français sur le plan social et économique est interdit dans le cadre actuel des traités européens, et que les mêmes traités européens sont impossibles à modifier substantiellement. Si les Français veulent voir leurs aspirations respectées avec efficacité et rapidité, il faut que notre appartenance à l’UE soit remise en cause, parce que l’urgence sociale, démocratique et migratoire ne nous laisse plus le temps de nous poser la question de ‘quelle Europe voulons-nous ?’. Si le peuple veut être souverain, il faut qu’il l’assume et que sa souveraineté revienne à la France. La souveraineté nationale, c’est la souveraineté populaire, c’est la démocratie. Et si vous voulez récupérer cette démocratie, dites-le avec un bulletin de vote.

Emmanuel Macron s’est livré à un énième exercice de com’ qui aura ému et convaincu plus d’un naïf, et qui aura oublié et exaspéré plus d’un français. Emmanuel Macron a annoncé des mesures chères, inefficaces et qui montrent l’incompétence notoire de ce gouvernement, ainsi que sa surdité. Un geste est fait, oui, je le remarque. Mais quel geste ? Un geste pour qui ? A quel prix ? Ce sont les questions qu’il faut se poser. Tout ça c’est de la poudre de perlimpinpin. Le malaise qui s’exprime en France va plus loin que la prime d’activité, que la CSG et que les heures supplémentaires défiscalisées. Ce malaise est évident lors des élections : les Français ne votent plus car ils ont le sentiment que c’est inutile, et que les choses ne changeront pas même s’ils votaient. Cette désinvolture s’est aujourd’hui transformé en un désespoir mobilisateur auquel le gouvernement répond par des pacotilles. Les gilets jaunes poursuivront leur action, et à raison. Mais cette contestation doit se structurer électoralement et constituer une force politique de bouleversement qui unisse la contestation de l’ouverture ultralibérale, la contestation de cette société toujours plus injuste et moins sociale et la contestation des vieux schémas politiques qui n’ont plus de sens. Si l’on veut placer une lutte au carrefour de ces trois axes : c’est la lutte contre l’Union européenne, qui force à l’ouverture, qui force à la dévaluation de notre modèle de société et qui est porteuse de vieilles idéologies et de vieux schémas inadaptés dans un monde tel que le nôtre. Pour l’instant, l’annonce d’Emmanuel Macron a calmé les esprits[10], notamment les retraités qui grossissaient beaucoup les rangs des gilets jaunes, mais puisque ces mesures ne sont ni crédibles ni efficaces, il y a fort à parier que les hostilités continuent jusqu’à ce que les médias annoncent que le mouvement est devenu minoritaire. Après quoi, le mouvement devrait se structurer pour se doter d’un second souffle.

Sébastien Rihani


Références

[1] Lyonmag ; Lyon : ultra gauche et ultra droite réunies sous l’étendard gilet jaune ?

[2] LCI ; Gilets jaunes : ingérence russe ? Faux comptes Twitter ? On fait le point

[3] Le Libre Penseur ; La charte officielle des 25 revendications des Gilets Jaunes

[4] RTL ; « Ce n’est pas le Smic qui augmente, c’est la prime d’activité », dit Richard Ferrand sur RTL

[5] Les Echos ; Prime d’activité : les revalorisations seront ciblées sur les salariés au SMIC

[6] Libération ; Une retraitée avec une pension de 950 euros peut-elle avoir perdu 40 euros par mois à cause de la CSG ?

[7] Le Figaro ; La Commission européenne vigilante face aux mesures annoncées par Macron

[8] L’Express ; Taxes sur le carburant: une hausse différée ou annulée ?

[9] RTL ; Les annonces d’Emmanuel Macron devraient coûter 15 milliards d’euros

[10] France Info ; Après les annonces d’Emmanuel Macron, 54% des Français souhaitent que le mouvement des « gilets jaunes » s’arrête

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur telegram
Partager sur vk