La philosophie de Poutine

Le ¬ę¬†conservatisme lib√©ral¬†¬Ľ √©tatique et paradoxal du dirigeant russe.

Imaginez que vous preniez un manuel sur l’histoire am√©ricaine et que vous ne trouviez aucune mention de Thomas Paine, Benjamin Franklin ou Thomas Jefferson. C’est √† peu pr√®s la situation de tous ceux qui, en Occident, essaient de comprendre la Russie moderne. Les manuels standards n’ont presque rien √† dire sur les id√©es conservatrices qui dominent actuellement la sc√®ne politique. L’Union sovi√©tique a vigoureusement r√©prim√© les principaux penseurs de la droite pendant la majeure partie du si√®cle dernier, bien s√Ľr, mais m√™me maintenant que ce n’est plus un crime pour les Russes de lire leurs livres, l’Occident a continu√© √† les ignorer.

Il y a une raison √† cela. Les historiens ont tendance √† se concentrer sur la t√©l√©ologie. Ils ont √† l’esprit une finalit√© d√©terminante – le t√©los – et souhaitent expliquer comment nous en sommes arriv√©s l√†. Les informations qui ne contribuent pas √† cette explication sont ignor√©es. Dans le cas de la Russie, le telos a √©t√©, pendant de nombreuses d√©cennies, le communisme. Tout le monde voulait comprendre ce que c’√©tait et pourquoi il avait r√©ussi √† prendre le pouvoir. Les √©tudes de l’histoire intellectuelle russe se sont donc tout naturellement concentr√©es sur le d√©veloppement de la pens√©e lib√©rale et socialiste. Le conservatisme russe, en revanche, √©tait consid√©r√© comme une impasse historique et ne m√©ritait pas d’√™tre √©tudi√©.

En cons√©quence, les commentateurs occidentaux d’aujourd’hui, qui n’ont aucune connaissance de l’h√©ritage conservateur de la Russie, sont incapables de placer le gouvernement russe contemporain dans un contexte intellectuel appropri√©.

Les analyses faites sur Poutine tendent √† mettre l’accent sur son pass√© au KGB et √† le d√©peindre comme un homme d√©termin√© √† supprimer les libert√©s d√©mocratiques. Comme l’a dit la journaliste assassin√©e Anna Politovksaya, Poutine ¬ę¬†n’a pas r√©ussi √† transcender ses origines et √† cesser de se comporter comme un lieutenant-colonel dans le KGB sovi√©tique. Il est encore occup√© √† trier ses compatriotes √©pris de libert√© ; il persiste √† √©craser la libert√© comme il l’a fait plus t√īt dans sa carri√®re.¬†¬Ľ Pour beaucoup de gens en Occident, c’est la fin de l’histoire.

En fait, contrairement √† ce point de vue, Poutine s’inscrit dans une longue tradition russe de ¬ę¬†lib√©ralisme-conservatisme¬†¬Ľ. L’auteur russe moderne A.V. Vasilenko a r√©sum√© cette √©cole de pens√©e en ces termes : ¬ę¬†Un √Čtat fort est n√©cessaire non pas pour se substituer aux r√©formes lib√©rales, mais pour r√©former. Sans un √Čtat fort, les r√©formes lib√©rales sont impossibles.¬†¬Ľ C’est la base de ce que l’universitaire britannique Richard Sakwa appelle ¬ę¬†une synth√®se unique de lib√©ralisme et de conservatisme¬†¬Ľ, incarn√©e par le gouvernement de Poutine.

Boris Chicherin (1828-1904) est peut-√™tre le p√®re fondateur de l’id√©ologie. Selon l’historien Richard Pipes, il ¬ę¬†a √©pous√© le lib√©ralisme de Manchester et les droits civiques, tout en soutenant l’autocratie¬†¬Ľ. ¬ę¬†Le lib√©ral russe, √©crit Chicherin, voyage avec quelques mots retentissants : libert√©, ouverture, opinion publique… qu’il interpr√®te comme n’ayant aucune limite¬†¬Ľ. … C’est pourquoi il consid√®re comme des produits du despotisme scandaleux les concepts les plus √©l√©mentaires, tels que l’ob√©issance √† la loi ou le besoin d’une police et de bureaucratie.¬†¬Ľ ¬ę¬†Le d√©veloppement extr√™me de la libert√©, inh√©rent √† la d√©mocratie, dit-il, conduit in√©vitablement √† l’effondrement de l’organisme d’√Čtat. Pour contrer cela, il est n√©cessaire d’avoir une autorit√© forte.¬†¬Ľ

Le philosophe Vladimir Solovyov (1853-1900) est un autre grand personnage. Solovyov croyait que l’amour chr√©tien, incarn√© dans l’√Čglise, √©tait la valeur politique supr√™me, exprim√©e par des arrangements politiques et √©conomiques qui respectaient la dignit√© et les droits des individus. Ainsi, tout en soutenant un lien √©troit entre l’Eglise et l’Etat, Solovyov s’est oppos√© √† la peine de mort et a d√©nonc√© l’antis√©mitisme officiel. Il √©tait ce qu’on ne peut que d√©crire comme un ¬ę¬†th√©ocrate lib√©ral¬†¬Ľ.

Un autre personnage central dans les annales du conservatisme lib√©ral russe √©tait Pyotr Struve (1870-1944). Marxiste √† l’origine, Struve est l’auteur du premier manifeste du Parti social-d√©mocrate travailliste russe (le pr√©curseur du Parti communiste), mais il a fini par renoncer au marxisme et, en exil dans les ann√©es 1920, il est devenu un partisan important de l’ancien membre survivant de la famille princi√®re de Russie. Il a r√©ussi cette transformation remarquable sans jamais modifier ses convictions lib√©rales fondamentales.

L’ouvrage le plus important du canon lib√©ral-conservateur est peut-√™tre un volume de 1909 intitul√© Vekhi (rep√®res), qu’un haut fonctionnaire de l’administration pr√©sidentielle russe en 2009 a appel√© ¬ę¬†notre livre¬†¬Ľ. Il s’agit d’une s√©rie de d√©nonciations acerbes de l’intelligentsia russe par d’√©minents lib√©raux tels que Pyotr Struve, Nikolai Berdyaev et Sergei Bulgakov, qui avaient √©t√© √©pouvant√©s par l’anarchie de la r√©volution de 1905. Vekhi soutenait que l’intelligentsia s’√©tait coup√©e du peuple russe en copiant servilement les id√©es occidentales et en ignorant les id√©es russes et qu’elle n’avait aucun respect pour la loi. Les auteurs ont conclu que le fondement du gouvernement doit √™tre un syst√®me juridique solide.

Poutine lui-même semble admirer deux contemporains des auteurs du Vekhi, Pyotr Stolypin (1862-1911), premier ministre de la Russie de 1906 à 1911, et le philosophe Ivan Ilyin (1883-1954).

Stolypin a assum√© le poste de premier ministre au milieu de la r√©volution et n’a pas h√©sit√© √† recourir √† la violence extr√™me pour la supprimer. Tant de radicaux ont √©t√© pendus que le noeud coulant est devenu connu sous le nom de ¬ę¬†Cravate de Stolypin¬†¬Ľ. Mais dans le m√™me temps, il a poursuivi des r√©formes lib√©rales dans les domaines social et √©conomique, dont la plus c√©l√®bre est l’adoption de changements visant √† donner aux paysans la propri√©t√© de leurs terres, dans le but de cr√©er une soci√©t√© fond√©e sur la propri√©t√© priv√©e.

Poutine pr√©side un comit√© qui organise la cr√©ation d’un m√©morial √† Stolypin √† Moscou. Il a qualifi√© Stolypine de ¬ę¬†v√©ritable patriote et de sage politicien¬†¬Ľ qui ¬ę¬†a vu que toutes sortes de sentiments radicaux et de procrastination et le refus de lancer les r√©formes n√©cessaires, √©taient dangereux pour le pays, et que seul un gouvernement fort et efficace reposant sur les entreprises et les initiatives civiles de millions de personnes pourraient assurer un d√©veloppement progressif¬†¬Ľ. Comme un commentateur l’a not√©, ¬†¬Ľ On aurait dit qu’il parlait de lui ¬ę¬†.

Quant √† Ilyin, il a commenc√© sa carri√®re intellectuelle comme √©tudiant de Hegel. Expuls√© de l’Union sovi√©tique par L√©nine en 1922, il s’installe √† Berlin. Une d√©cennie et demie plus tard, forc√© de quitter son emploi pour avoir refus√© d’enseigner conform√©ment aux diktats nazis, il a ensuite fui l’Allemagne et v√©cu le reste de sa vie en Suisse.

Poutine cite r√©guli√®rement Ilyin dans ses √©crits et ses discours. En 2005, il a jou√© un r√īle dans le retour du corps d’Ilyin en Russie et sa r√©inhumation √† Moscou en grande pompe. Plus tard, il a personnellement pay√© une nouvelle pierre tombale pour la tombe d’Ilyin.

Comme Stolypine et les collaborateurs du Vekhi, Ilyin croyait que la source des probl√®mes de la Russie √©tait une ¬ę¬†conscience juridique¬†¬Ľ insuffisamment d√©velopp√©e (pravosoznanie). Dans ces conditions, la d√©mocratie n’√©tait pas une forme de gouvernement appropri√©e. Il a √©crit qu'¬†¬Ľ√† la t√™te de l’Etat, il doit y avoir un seul volontarisme.¬†¬Ľ La Russie avait besoin d’un ¬ę¬†pouvoir d’Etat uni et fort, dictatorial dans l’exercice de ses pouvoirs¬†¬Ľ. En m√™me temps, ces pouvoirs doivent √™tre clairement limit√©s. Le dirigeant doit b√©n√©ficier du soutien populaire ; les organes de l’√Čtat doivent √™tre responsables et comptables de leurs actes ; le principe de l√©galit√© doit √™tre pr√©serv√© et toutes les personnes doivent √™tre √©gales devant la loi. La libert√© de conscience, d’expression et de r√©union doit √™tre garantie. La propri√©t√© priv√©e devrait √™tre sacro-sainte. Ilyin estimait que l’√Čtat devait avoir la supr√©matie dans les domaines relevant de sa comp√©tence, mais qu’il devait rester totalement √† l’√©cart des domaines o√Ļ il n’en avait pas, comme la vie priv√©e et la religion. Le totalitarisme, dit-il, √©tait ¬ę¬†impie¬†¬Ľ.

La r√©alit√© de la Russie de Poutine correspond assez bien √† ce mod√®le lib√©ral-conservateur. Par exemple, Poutine, comme Stolypine, a d√©ploy√© des efforts consid√©rables pour ancrer les droits de propri√©t√©, ainsi que pour lib√©raliser l’√©conomie. En janvier, Poutine √©crivait que ¬ę¬†le moteur de la croissance doit √™tre et sera l’initiative du peuple. Nous serons certainement perdants si nous nous fions uniquement aux d√©cisions des fonctionnaires et d’un nombre limit√© de grands investisseurs et de soci√©t√©s d’√Čtat. … La croissance de la Russie au cours des prochaines ann√©es est √©gale √† l’extension des libert√©s pour chacun d’entre nous.¬†¬Ľ Poutine et Dmitri Medvedev ont employ√© une s√©rie de ministres des finances √† l’esprit lib√©ral qui ont travaill√© √† r√©duire le fardeau de la r√©glementation sur les petites entreprises. Les progr√®s ont √©t√© in√©gaux mais r√©els, comme en t√©moigne la r√©cente adh√©sion de la Russie √† l’Organisation mondiale du commerce. Les observateurs occidentaux ont tendance √† ne pas s’en rendre compte et se concentrent plut√īt sur les aspects n√©gatifs, comme les mesures prises pour ramener les principaux acteurs du secteur de l’√©nergie sous le contr√īle de l’√Čtat.

Comme les lib√©raux-conservateurs, Poutine a soulign√© ce qu’il appelle ¬ę¬†la dictature du droit¬†¬Ľ. Les commentateurs occidentaux ont d√©nonc√© la persistance incontestable des abus de proc√©dure judiciaire. Pourtant, comme le note William Partlett de la Brookings Institution, ¬ę¬†Poutine a accord√© beaucoup plus d’attention √† la r√©forme juridique que son pr√©d√©cesseur… faisant des progr√®s consid√©rables dans la mise √† jour du syst√®me juridique russe. … En outre, il s’est montr√© √©tonnamment ouvert √† l’application des normes relatives aux droits de l’homme de la Convention europ√©enne des droits de l’homme par les tribunaux russes.¬†¬Ľ

Selon la doctrine Poutine de la ¬ę¬†d√©mocratie souveraine¬†¬Ľ, l’Etat est limit√© ; il ne cherche pas √† contr√īler tous les aspects de la vie. En effet, elle consid√®re la libert√© comme essentielle au progr√®s social et √©conomique. Mais l√† o√Ļ l’√Čtat fonctionne, il doit √™tre souverain, unifi√© et libre de l’influence des puissances √©trang√®res. Aux yeux des critiques occidentaux, la premi√®re tentative de Poutine de ma√ģtriser les pouvoirs des dirigeants r√©gionaux a √©t√© une attaque directe contre la d√©mocratie. Mais pour Poutine, il s’agissait d’une √©tape essentielle pour √©liminer la pratique des r√©gions qui d√©sob√©issent √† la loi f√©d√©rale et pour r√©tablir ¬ę¬†l’unit√© juridique¬†¬Ľ de la nation.

Le conservatisme lib√©ral sous-tend √©galement l’attitude de Poutine envers la soci√©t√© civile. James Richter du Bates College commente que ¬ę¬†l’administration Poutine √©tait un d√©fenseur de la soci√©t√© civile beaucoup plus constant que le Kremlin sous Eltsine, bien qu’elle ait essay√© de plier le concept √† ses propres fins¬†¬Ľ. Depuis 2004, le gouvernement russe a mis en place des ¬ę¬†chambres publiques¬†¬Ľ √† tous les niveaux de gouvernement, con√ßues pour servir de forum permettant aux structures populaires et aux organismes publics de travailler ensemble. Les participants ont re√ßu un g√©n√©reux financement public. Dans le m√™me temps, cependant, parce que l’on s’attend √† ce que les chambres aident la soci√©t√© civile √† coop√©rer avec l’√Čtat et non √† le contester, certains en Occident doutent de leur valeur.

Les lib√©raux-conservateurs russes n’ont jamais √©t√© des d√©mocrates au sens o√Ļ l’entend l’Occident, et il n’est pas surprenant que beaucoup ici rejettent leur id√©ologie. Richard Pipes consid√®re que la philosophie de Chicherin ¬ę¬†√©tait une doctrine abstraite et irr√©aliste¬†¬Ľ. L’id√©e que l’√Čtat puissant ¬ę¬†pouvait respecter les droits civils √©tait tout simplement chim√©rique.¬†¬Ľ De m√™me, la vision d’Ilyin d’une dictature limit√©e, fond√©e sur le droit et responsable semble na√Įvement impraticable.

Mais il ne s’agit pas ici de savoir si le lib√©ralisme-conservatisme est le bon choix pour la Russie. Le probl√®me, c’est plut√īt que nous, en Occident, ne reconnaissons pas cette id√©ologie pour ce qu’elle est. Poutine a une vision claire d’un gouvernement fort, centralis√©, fond√© sur le droit, dot√© de comp√©tences d√©finies et limit√©es, coh√©rent avec les √©coles de pens√©e russes originelles. Nos relations avec la Russie s’en trouveraient grandement am√©lior√©es si nous reconnaissions cette r√©alit√© et si nous nous y engagions au lieu de nous pencher sur des caricatures non pertinentes d’un √Čtat policier.

 

The American Conservative ; traduit par XPJ

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