« La démocratie », sauf au Donbass, c’est ça ?

Article paru sur the Saker, traduit par Soverain

Il est donc clair que la mention du sujet d’un référendum par Vladimir Poutine – et la proposition, si l’on en juge par le fait que Washington a déjà eu le temps de la rejeter, a effectivement été faite – est un piège bien pensé dans lequel Washington est tombé, même si cela semble impensable. Cette initiative sur fond de crise intra-ukrainienne vise à essayer de mettre un terme aux opérations militaires, en demandant comment la population de Donbass voyait son avenir et quelles options elle considérerait comme acceptables pour établir son propre destin.

Cela pourrait effectivement faire l’objet d’une discussion. Par exemple, les résultats d’un référendum ne doivent pas forcément être reconnus comme juridiquement contraignants. Il est facile d’imaginer qu’il y ait un accord sur un sondage assimilé à de la recherche sociologique, et que le schéma d’autonomie de la région se développe à partir des données obtenues sur la réticence du Donbass à réintégrer la structure ukrainienne. C’est-à-dire que partout où vous regardez, vous voyez la même option dessinée partout – les Accords de Minsk, qui n’ont pas d’alternative. Vladimir Poutine a tout à fait raison à ce sujet. En aucun cas, il ne sera possible de faire quelque chose avec ces républiques sans l’avis de ces deux peuples. Indépendamment de la quantité de balles mortelles que Kiev a laissé tombé à terre, tourmentée par quatre années de guerre.

Mais Washington, via son représentant au Conseil de sécurité nationale de la Maison-Blanche, Garrett Marquis, a déjà refusé de discuter de l’initiative du président russe, et Kiev est tombé une nouvelle fois dans une crise catatonique aussitôt qu’elle a pris connaissance de la proposition de Poutine. Les autorités ukrainiennes continuent de montrer aux quatre coins du monde qu’il n’opère pas avec des intérêts humains, mais exclusivement avec des notions de propriétés territoriales, considérées comme une attribution abstraite. Cela concerne également la Crimée, parce que les demandes de restitution ignorent les résultats du référendum de Crimée et, en principe, la probabilité que la plupart des habitants de la péninsule soient catégoriquement opposés au retour à la juridiction ukrainienne. Et leur approche par rapport au Donbass est la même, quoi qu’en pensent les habitants de la région, il doit être « réintégré », comme dit Kiev.

La proposition de Poutine, si l’on essaie de la traduire dans un langage courant, est un rappel que le Donbass ne doit pas être considéré simplement comme une parcelle de terre qui semble être entre les mains d’un stratège. Des gens vivent sur cette terre qui, selon toutes les règles et normes démocratiques, ont le droit inaliénable de décider de leur destin. Quoi qu’il en soit, il est nécessaire de dialoguer et de parvenir à un accord avec eux, même si leur opinion sur le régime ukrainien déplaît à quelques uns. C’est comme si Vladimir Poutine disait : « oui, nous nous rappelons que vous n’avez pas reconnu les résultats du référendum en Crimée », une fois évoqué le fait qu’aucun observateur international n’était présent lors du référendum. « Cette fois, tout sera comme vous le désirez. Interrogez vous-même les gens et, sur la base des résultats obtenus, nous commencerons à chercher comment résoudre ce conflit ».

L’idée même d’un référendum n’implique pas forcément un plan radical de répartition ou de démembrement de l’Ukraine. Il donne simplement l’occasion d’être convaincu que la population du Donbass agit seule, et non sous pression de l’extérieur, défendant les armes à la main le droit de ne pas retomber dans les travers du nationalisme, la volonté de ne pas voir un groupe ethnique  dominer au sein de l’État ukrainien, ainsi que combattre la discrimination contre la langue et la culture russe qui est native à tout ce vaste territoire.

Le refus de Washington de discuter de ce sujet est compréhensible. Il est absolument évident pour les Américains que le séparatisme du Donbass et son aspiration à se séparer de l’Ukraine par tous les moyens est une réalité inéluctable avec laquelle il faut composer, mais ils ne veulent pas le faire. Après tout référendum – même consultatif – l’existence de cette réalité sera documentée et reconnue de fait. Et puis il faudra à nouveau reprendre le processus de Minsk, dans le cadre duquel le Donbass et ses habitants recevront la subjectivité politique niée par Kiev.

Le fait que la Maison Blanche ne souhaite pas utiliser cet outil démocratique considéré comme universel et obligatoire tout en essayant de résoudre tous les conflits ouverts dans le monde – où la priorité des droits et libertés de la personne est proclamée – semble terriblement désagréable. C’est comme s’ils considéraient le Donbass comme une réserve anachronique où les procédures démocratiques seraient inapplicables, même si, bien sûr, cela serait pertinent ici. Les résultats reconnus du référendum ouvriraient simplement la voie à la reconnaissance de toute aspiration séparatiste – et pas seulement au Donbass – comme étant justifiée et devant être satisfaite. Et cela, ni Washington, ni Bruxelles ne peuvent l’autoriser, pour de multiples raisons.

Premièrement, ils seraient obligés de reconnaître que la Transnistrie, l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud-Alanie et la Crimée ne seraient pas l’oeuvre de Moscou, ce que l’Occident affirme depuis de nombreuses années, mais la mise en œuvre des droits des hommes à choisir un avenir digne, exempt de discrimination. Deuxièmement, les nombreux séparatistes européens, qui ne manqueront pas d’évoquer le précédent du Donbass comme argument, seraient également dans la file d’attente pour leur reconnaissance.

Et c’est ici que commence la chose la plus intéressante. Je suis déjà prêt à prédire sous quelle forme le président russe commencera à formuler ses prétentions aux « partenaires » occidentaux à propos du refus de discuter de l’idée d’un référendum. Je pense qu’il regrettera doucement le fait que ses « collègues » ne veuillent pas partager la démocratie au Donbass, alors que verbalement ils la répandent partout. Je vois même comment le chef de la Russie prendrait un air confus : « Cela signifierait donc qu’il y aurait de bonnes personnes méritant un référendum, et d’autres, mauvaises, qui ne le mériterait pas, c’est ça ? ». Ce petit jeu pourrait durer aussi longtemps que nécessaire telle une blague jésuite.

Kiev, dans toute cette histoire, montre une fois de plus son caractère intrinsèque – un cannibalisme profondément enraciné. Il ne sait pas et ne veut pas connaître d’autres moyens pour préserver l’intégrité territoriale de l’Ukraine en dehors de l’assassinat de personnes. Elle rejette les accords de Minsk, dans lesquels un véritable dispositif de ralentissement des opérations militaires était esquissé. Les employés de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), protégés par les missionnaires de l’ONU, pourraient en effet se placer entre les deux parties du conflit et, dans ce cas, un calme garanti s’installerait sur la ligne de front. Cette option est également rejetée. Et en ce qui concerne un éventuel référendum, le dialogue semble impossible. Mais les gars, en choisissant obstinément la guerre encore et encore, un jour vous découvrirez peut-être qu’elle n’est pas menée selon vos règles. Je pense que vous en seriez sérieusement affligé.

Article écrit par Andrey Babitsky
Traduit du Russe par Ollie Richardson & Angelina Siard
Traduit de l’anglais par Soverain





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