La chancelière allemande sur le départ : Se préparer à l’ère de l’après-Merkel

Article de Strategic-Culture, traduit par Soverain

La position politique d’Angela Merkel a été considérablement affaiblie et son mandat de chancelière allemande touche à sa fin. C’est le début d’une nouvelle époque dans la vie politique de l’Allemagne et de l’Europe dans son ensemble.

La chancelière allemande Angela Merkel envisage de démissionner de la présidence de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) après 18 ans à sa tête. Elle ne se représentera pas comme chef de file de la CDU lors du scrutin qui est prévu en décembre. Cette décision a été prise à la suite d’une élection régionale dans le Land de Hesse le 28 octobre.

Son parti est en train de perdre du terrain face à ses adversaires de gauche et de droite. Début octobre, l’Union chrétienne-sociale (CSU) – alliée bavaroise de la CDU – a subi de lourdes pertes lors d’une élection régionale en Bavière. La CDU s’en est plutôt mal tirée lors de l’élection générale de l’an dernier, car les politiques d’immigration du chancelier ont rencontré de vives oppositions. Elle a subi un sérieux revers fin septembre lorsque Volker Kauder, le candidat qu’elle soutenait et qui avait dirigé pendant de nombreuses années le groupe parlementaire composé de l’Union chrétienne-démocrate du chancelier (CDU) et de ses alliés bavarois, la CSU, a perdu face au candidat Ralph Brinkhaus, inconnu en politique.

Sans l’appui de son propre parti, ses chances de conserver le poste de chancelière sont minces, dans le meilleur des cas. En théorie, elle pourrait rester chancelière jusqu’en 2021, même après avoir démissionné, mais en pratique, ce serait un espoir très mince. Après tout, c’est elle qui a défendu l’idée que le poste de chef de parti et de chancelier soit occupé par une personne portant deux chapeaux. Annegret Kramp-Karrenbauer, secrétaire générale de la CDU et successeur privilégiée de la chancelière, estime que les sociaux-démocrates (SPD) pourraient quitter la coalition au pouvoir après sa mauvaise performance dans les sondages, déclenchant ainsi une élection générale. D’après les sondages estimant à 26-27% pour la CDU, l’ère de Merkel s’achèverait.

Angela Merkel est chancelière depuis 2005. Son successeur prendra ses fonctions à un moment où le Royaume-Uni est confronté à des difficultés dans ses tentatives d’éviter un « Brexit dur » et où le président français Macron est confronté à des problèmes d’approbation en raison de ses réformes impopulaires du travail et de sa croissance économique en baisse. L’UE traverse une période d’incertitude, alors que l’élection du Parlement européen de mai 2019 approche, menaçant les positions des dirigeants politiques traditionnels.

Quel que soit le chef de file du pays après Mme Merkel, son programme de politique étrangère comprendra la coopération avec la France pour réformer l’UE, l’acquisition progressive d’une dissuasion européenne en matière de défense et le soutien à l’Initiative européenne d’intervention (qui ne s’articulera peut-être pas autour des entités européennes mais sera étroitement liée à l’initiative PESCO – Coopération structurée permanente -). Et pour rendre justice au diable, l’idée de créer un « siège européen » au Conseil de sécurité de l’ONU et un Conseil de sécurité européen composé d’un groupe tournant d’États membres restera au centre du discours public européen bien après le départ d’Angela Merkel.

Le chancelier allemand reste le moteur de la politique de l’UE à l’égard de la Russie et la principale raison pour laquelle les sanctions n’ont été ni levées ni assouplies. C’est Berlin qui dirige et coordonne la politique de sanctions russe au sein de l’UE. La Crimée et la situation en Ukraine sont des points de discorde qui divisent l’Allemagne et la Russie. Les liens entre la Russie et l’Allemagne sont devenus de plus en plus tendus au cours des dernières années. Le gouvernement allemand considère avant tout la Russie comme une menace et soutient la politique de l’OTAN qui vise à renforcer les membres orientaux de l’alliance afin de contenir la Russie.

En revanche, la chancelière Merkel et le président russe Vladimir Poutine rejettent tous deux la politique américaine du diktat. Le projet gazier Nord Stream 2 sert les intérêts de la Russie et de l’Allemagne et les unit dans leurs efforts pour résister à cette pression. Les deux nations veulent sauver l’accord nucléaire iranien. La visite du président Poutine en Allemagne et ses entretiens avec Angela Merkel dans la résidence gouvernementale du château de Mezeberg montrent clairement que ce dialogue n’a jamais été suspendu. La réunion a eu lieu juste trois mois après que le dirigeant russe ait reçu la chancelière allemande à Sotchi. Comme l’a montré le récent « sommet des quatre » à Istanbul, malgré des désaccords sur un certain nombre de questions, la Russie pourrait vraisemblablement coopérer avec les membres de l’UE, dont l’Allemagne et la France, pour stabiliser la situation en Syrie et lancer la reconstruction d’après-guerre.

L’Allemagne a un rôle particulier à jouer. En tant qu’allié loyal des Etats-Unis, elle reste en contact permanent avec la Russie, en tant que représentant non officiel de l’ « Occident ».

Un pan très important du monde des affaires allemand réclame un assouplissement des sanctions et le rétablissement de relations économiques normales – un facteur qu’aucun futur chancelier ne pourra ignorer. Selon un sondage publié fin 2017 par le groupe télévisé public allemand ARD, les Allemands font plus confiance à la Russie qu’aux Etats-Unis. Ils pensent que Moscou est un partenaire plus fiable que Washington. Même si les médias allemands critiquent fortement la Russie, ils sont beaucoup plus modérés que la presse américaine ou britannique. Les partis influents qui ne font pas partie de la coalition au pouvoir – le Parti démocratique libre, la gauche et Alternative pour l’Allemagne – sont favorables à un changement de la politique allemande à l’égard de la Russie, en privilégiant une approche davantage axée sur les valeurs.

Le futur chancelier n’aimera peut-être pas la Russie, mais elle sera toujours considérée comme un voisin important avec lequel l’Allemagne devra composer. Quel que soit le chancelier allemand, cette relation bilatérale restera certainement tendue à long terme, car les problèmes existants entre l’Occident et la Russie ne peuvent être résolus en se tirant dans les pattes. Oubliez l’idée de créer un grand espace européen commun de Lisbonne à Vladivostok. Les relations peuvent être progressivement améliorées si l’Allemagne cesse de considérer les Russes comme des Européens réticents à se plier à leurs propres normes et à leur vision du monde contemporain. La Russie est particulière et n’acceptera rien d’imposé par la force, mais en tant que plus grand voisin de l’Allemagne, avec sa puissance et sa portée mondiale, elle doit être traitée de manière appropriée. Tout dirigeant allemand devra se rendre compte que la sécurité européenne est impossible sans la participation de la Russie.

Moscou et Berlin devraient être attentifs aux tendances mondiales. Lentement, l’UE s’oriente vers un rôle d’acteur mondial qui mène sa propre barque. Du point de vue du PIB et de sa population, l’UE est comparable aux États-Unis. Elle devra protéger ses intérêts en toute indépendance, y compris sa politique à l’égard de la Russie.

Il y a deux ans, le président allemand Frank-Walter Steinmeier, qui occupait alors le poste de ministre des Affaires étrangères, a lancé une initiative en vue d’un nouvel accord de sécurité global entre l’Ouest et la Russie. Il a été soutenu par 15 autres Etats européens, dont la France. Il a également critiqué l’OTAN pour ses « bruits de sabre et ses cris de guerre », en plus de ses activités militaires provocatrices aux portes même de la Russie. En fait, il n’y avait là rien de nouveau. La proposition faite en 2009 par la Russie de discuter d’un nouveau Traité de sécurité européenne a été rejetée par l’Occident. En 2015, la Russie s’est déclarée prête à tenir des pourparlers sur le contrôle des armes classiques en Europe. Malgré toutes les tensions et divergences croissantes, elle n’a jamais rejeté l’idée d’ouvrir des négociations pour régler le problème.

Si la chancelière Merkel avait soutenu et promu l’initiative de Steinmeier, elle serait entrée dans l’histoire comme la dirigeante qui a sorti l’Europe de l’abîme. Le chancelier a raté cette occasion. Son successeur ne doit pas le faire. Angela Merkel est une grande chancelière, mais l’Europe dont elle rêvait ne s’est pas concrétisée, sa politique à l’égard des migrants s’est avérée un échec, les sanctions contre la Russie n’ont donné aucun résultat et la chancelière n’est plus une femme politique qui peut faire gagner son parti au moment des élections. Rien ne dure éternellement. Espérons qu’avec un nouveau chancelier en fonction, les perspectives s’amélioreront pour l’Allemagne, l’UE et toute l’Europe, y compris la Russie.

Alex Gorka

Co-fondateur, traducteur et rédacteur sur Soverain.
Sympathisant de l’Action Française pour son école de pensée, de Debout la France pour l’embryon de rassemblement transpartisan, et de l’Union populaire républicaine pour ses analyses sur l’Union européenne.
Milite pour un large rassemblement des patriotes au delà des partis pour rétablir la souveraineté de la France sur les traités supranationaux. Être de droite ou de gauche c’est déjà se priver d’une partie de ce qui fait la France.


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1 Commentaire

  1. Quelque soit le Chancelier de l’Allemagne il ne réformera pas plus l’UE que Merkel parce que l’UE est tellement favorable à l’Allemagne qu’elle n’a aucun intérêt à toute réforme. Déjà Merkel depuis 18 mois a opposé une quasi fin de non-recevoir aux propositions de Macron en la matière. Il n’y aura encore moins « l’acquisition progressive d’une dissuasion européenne en matière de défense » ! Que des illusions face à une UE en train de se disloquer !

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