La BCE a besoin d’un expert, pas d’une figure politique

En proposant la candidature de Christine Lagarde à un poste de haut niveau, les dirigeants européens ont préféré la politique à l’économie.

HELSINKI – Administrer une banque centrale est une science de pointe. Si vous y échouez, les conséquences peuvent être tragiques.

C’est pourquoi les dirigeants de l’UE font un pari énorme en prenant la décision de confier la direction de la Banque centrale européenne à Christine Lagarde, une rock star politique sans formation économique et sans expérience pratique de la politique monétaire.

Mme Lagarde, actuellement directrice générale du Fonds monétaire international, possède de nombreuses compétences. Ancienne avocate internationale, elle est également un acteur politique compétent, une communicatrice très appréciée des médias et une présidente pragmatique qui ne s’encombre pas des dogmes économiques. De Berlin à Buenos Aires, en passant par Pékin, les dirigeants du monde entier lui font confiance.

Au moment où la BCE est à court d’options pour redonner du dynamisme à l’économie, Mme Lagarde pourrait avoir l’acuité et l’autorité nécessaires pour persuader l’Allemagne et les Pays-Bas réticents et conservateurs de la nécessité urgente de fournir plus de relance budgétaire, selon Jacob Kirkegaard, membre émérite du Petersen Institute for International Economics de Washington.

Mais en nommant l’ancien ministre française pour succéder à l’Italien Mario Draghi — l’audacieux président de la banque qui a sauvé l’économie européenne en 2012 en promettant de « tout faire pour préserver l’euro » — les dirigeants européens ont effectivement décidé qu’ils n’avaient pas besoin d’un banquier central pour diriger leur banque centrale.

La principale raison pour laquelle Lagarde a obtenu le feu vert, au lieu de l’expérimenté gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau, semble être son sexe.

La famille très soudée des banques centrales, qui s’attendait à ce que le candidat provienne des rangs des gouverneurs des banques centrales nationales de la zone euro, est consternée. Comme l’a dit un initié : « C’est comme si on passait de « whatever it takes » à « whatever » » [Note du traducteur : de « par tous les moyens nécessaires » à « peu importe »].

Cela représente un risque sérieux à une époque où la croissance ralentit, où l’inflation est verrouillée à l’objectif d’un peu moins de 2 % fixé par la BCE, où les taux d’intérêt sont bloqués à zéro et où la BCE épuise rapidement l’offre d’obligations gouvernementales admissibles qu’elle peut acheter pour stimuler l’économie.

La prochaine présidente de la BCE pourrait se retrouver à devoir éteindre des feux quelques jours après son entrée en fonction le 1er novembre si une guerre commerciale mondiale déclenchée par le président américain Donald Trump s’envenime, si la Grande-Bretagne quitte l’UE sans accord de retrait ou si la confrontation de l’Italie avec Bruxelles sur son déficit budgétaire et sur sa dette s’accentue.

Les marchés s’attendent déjà à ce que Draghi tire ses dernières cartouches d’ici là, en réduisant le taux de dépôt des fonds de marché monétaire [parking funds] des banques à la BCE alors que celui-ci est déjà négatif et en reprenant une série limitée d’achats de titres pour essayer de rapprocher l’inflation de l’objectif de la banque.

Échange de pions

Le choix surprise de Lagarde, 64 ans, s’inscrit dans le cadre d’un compromis franco-allemand dans lequel la ministre conservatrice allemande de la Défense Ursula von der Leyen, 60 ans, a été nommée à la tête de la Commission européenne, brisant une impasse politique dans laquelle tous les candidats originaux étaient laissés pour compte.

Dans le cadre de l’accord global, le Premier ministre libéral belge sortant Charles Michel sera président du Conseil européen, présidant les sommets de l’UE, et le ministre socialiste espagnol des Affaires étrangères Josep Borrell deviendra le grand patron de la politique étrangère de l’UE. Toutes les nominations, à l’exception de celle de Michel, doivent être approuvées par le Parlement européen, ce qui n’est pas encore acquis.

La principale raison pour laquelle Lagarde a obtenu le feu vert, au lieu de l’expérimenté gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau, semble être son sexe.

Pour la première fois, le choix délicat du chef de la BCE a été la variable d’ajustement dans les marchandages politiques par rapport à d’autres postes importants de l’UE – même si la banque est censée être strictement indépendante de la politique. En outre, Lagarde est la deuxième nomination d’une personnalité politique en remplacement d’un expert en macroéconomie, après l’ancien ministre espagnol de l’Économie Luis de Guindos qui a remplacé l’année dernière le vice-président de la BCE Vítor Constâncio.

Le mandat du Français Benoit Coeuré au directoire expirant à la fin de l’année, il met une énorme responsabilité sur les épaules du nouvel économiste en chef, Philip Lane, qui, dans un discours prononcé lundi à Helsinki, a souligné la détermination absolue de la BCE à poursuivre la détente monétaire aussi longtemps que nécessaire pour atteindre la cible d’inflation.

Coeuré risque d’être remplacé par un Italien, ce qui fait craindre que le gouvernement anti-establishment de Rome n’avance un franc-tireur plutôt qu’un banquier central orthodoxe.

Un passé discutable

Certes, la nomination n’est pas sans ce que certains pourraient considérer comme des avantages. Une banque dirigée par Mme Lagarde devrait être plus collégiale, la présidente agissant en tant que porte-parole de la politique élaborée par M. Lane et les services de la BCE et approuvée par les 25 membres du Conseil des gouverneurs, tandis que M. Draghi a pris les devants à des moments clés tels que son intervention « quoi qu’il en coûte » en 2012, qui a marqué le point tournant de la crise.

Et Lagarde a de l’expérience en gestion de crise. Elle a été ministre des Finances de la France au début de la crise de la dette souveraine de la zone euro avant de prendre la tête du FMI en 2011, lorsque le Français Dominique Strauss-Kahn — un économiste novateur — a démissionné en disgrâce après avoir été accusé de violences sexuelles.

En raison de ses propres qualités de figure politique, elle est peut-être la mieux placée pour faire passer le message à Berlin et à La Haye qu’ils doivent consacrer une plus grande partie de leurs excédents à la relance budgétaire. — Jacob Kirkegaard, membre émérite du Petersen Institute for International Economics de Washington

Mais les gens qui ont travaillé avec Lagarde à Paris et à Washington disent qu’elle est une porte-parole compétente pour la politique des autres plutôt qu’un penseur économique original comme Strauss-Kahn.

Bien qu’elle ait été élue « ministre des Finances de l’année » par le Financial Times en 2009 et qu’elle ait fait la couverture de magazines d’affaires sur papier glacé, son bilan est sujet à caution.

Elle a été condamnée par un tribunal spécial pour négligence pour avoir approuvé un paiement d’arbitrage de 403 millions d’euros – la décision a été annulée – en faveur de l’homme d’affaires en faillite Bernard Tapie, un ancien ministre de centre-gauche qui avait apporté son soutien au président conservateur Nicolas Sarkozy. Les partisans ont déclaré que Lagarde, qui n’avait reçu aucune punition, avait agi sur ordre du bureau de Sarkozy.

Lors de la crise de l’euro, elle a été complice de l’infâme accord de Deauville entre Sarkozy et la chancelière allemande Angela Merkel en 2010, qui a aidé l’Irlande et le Portugal à se lancer dans des programmes de sauvetage en soulevant la perspective d’une restructuration obligatoire de la dette des pays qui ont perdu leur accès aux marchés financiers.

L’accord a aggravé la perte de confiance des marchés dans la zone euro, faisant grimper en flèche les rendements obligataires des souverains en difficulté. La proposition a été édulcorée et n’a jamais été mise en œuvre de façon générale.

En tant que chef du FMI en 2013, Mme Lagarde a exigé que tous les dépôts bancaires à Chypre d’un montant supérieur à 100 000 euros soient saisis afin de contribuer à un plan de sauvetage international de 10 milliards d’euros pour ce pays de la zone euro frappé par la dette. Après une levée de boucliers, le FMI s’est retiré des demandes visant à frapper également les petits déposants, et le renflouement de l’épargne plus importante a été réduit à un prélèvement unique de 9,9 %.

Elle a également essayé, mais sans succès, de forcer les gouvernements de la zone euro à déprécier leur dette grecque afin de rendre les paiements d’intérêts d’Athènes viables. Au lieu de cela, ils ont accepté de ne reporter que le paiement des intérêts, d’allonger les délais de remboursement et d’autoriser la Grèce à rembourser les prêts à taux d’intérêt élevé du FMI.

Ses principales réalisations ont été de poursuivre un virage important, amorcé sous Strauss-Kahn, en s’éloignant de l’austérité conservatrice traditionnelle du FMI, et de moderniser ses communications.

« En raison de ses propres qualités de figure politique, elle est peut-être la mieux placée pour faire passer le message à Berlin et à La Haye qu’ils doivent consacrer une plus grande partie de leurs excédents à la relance budgétaire », a déclaré Kierkegaard. « D’une certaine manière, l’UE pourrait s’orienter vers une « Abéconomie » à la japonaise [contraction de Abe, premier ministre japonais, et économie], avec une politique monétaire et fiscale travaillant ensemble pour donner une impulsion massive ».

Il se peut aussi qu’il soit simplement question d’un début de politisation de la banque centrale. Nul besoin d’être un scientifique pour comprendre en quoi c’est inquiétant.

 

Paul Taylor

 

Source : POLITICO ; Traduit par XCN

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