Il n’y aura pas d’alliance américano-russe contre la Chine

Pas d'alliance États-Unis Russie contre la Chine
Qui de la Russie, de la Chine ou des États-Unis arriveront à s’allier contre le troisième ?

Article paru sur Strategic Culture, traduit par Soverain

Depuis 1991 et la fin officielle de la première guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique, le monde a connu un « moment unipolaire » américain alors que l’establishment politique bipartisan américain cherchait à consolider et à perpétuer son contrôle hégémonique sur l’ensemble des structures. Condamné à l’échec avant même d’avoir reçu son expression la plus complète en 1996 par les idéologues néoconservateurs William Kristol et Robert Kagan (qui publièrent un article présenté à tort comme « une politique étrangère néo-réaganienne »), ce moment malencontreux arrive heureusement à son terme.

La principale question aujourd’hui est de savoir si l’arrêt d’une quête aussi stupide et destructrice peut se transformer pacifiquement en une entente tripolaire entre les États-Unis, la Russie et la Chine – ou si l’establishment établi à Washington écrasera tout, tel un Sampson [NDT : cheval de race Shire, le plus grand du monde], dans une tentative désespérée mais futile de s’accrocher à son pouvoir et à ses privilèges. Nous semblons nous approcher du moment où cette question sera résolue d’une façon ou d’une autre. Ce que l’Administration Trump fera prochainement à l’égard de l’Iran sera un indicateur clé, peut-être décisif.

Cependant, un concept alternatif a émergé récemment, qui peut être vu comme une solution intermédiaire entre une Amérique s’accrochant obstinément à notre hégémonie décroissante et l’élaboration d’un nouveau Concert des Puissances avec les deux pays que l’administration Trump a surnommé rivaux dans une nouvelle « compétition des grandes puissances ». Ce concept suggère que les États-Unis devraient jouer à l’écart, faisant équipe avec l’une des deux autres puissances contre la troisième. Une telle triangulation pourrait peut-être perpétuer et renforcer la domination mondiale de l’Amérique (on suppose que l’autre nation serait le « petit » partenaire) tout en limitant l’influence de l’adversaire désigné.

Curieusement, étant donné les niveaux de haine de la Russie qui définissent la classe politique américaine, personne ne semble avoir proposé d’essayer de détourner Pékin de sa quasi-alliance avec Moscou dans une reprise de la « carte de la Chine » du président Nixon contre l’URSS au début des années 1970. En fait, le discours actuel est à l’inverse, à savoir que les États-Unis devraient courtiser la Russie en tant qu’allié contre la Chine. Comme présenté par Harry J. Kazianis du Center for the National Interest (« The Coming American-Russian Alliance Against China ») :

Il y a une possibilité très concrète que Washington et Moscou s’entendent pour une très grande raison – et bientôt.

Les deux nations ont une raison de craindre un changement à venir dans l’ordre international qui les affectera tous les deux. Et comme l’histoire nous le montre à maintes reprises, une puissance montante qui cherche à renverser le système international peut amener les ennemis les plus dévoués à unir leurs forces – et rapidement.

Je ne peux parler que d’une seule chose : une Chine croissante et plus puissante. [ … ]

Bien que cela ne se produise pas tout de suite et qu’un affrontement armé, par exemple, l’Ukraine ou la Syrie pourrait retarder ou même détruire toute possibilité de réalignement géopolitique, il y a la possibilité très concrète que les étoiles s’alignent pour que la Russie et l’Amérique s’attaquent à la Chine à l’avenir. Des parades étrangères ont eu lieu dans le passé. Si nous pouvons à juste titre considérer Moscou comme un pays voyou aujourd’hui, elle pourrait demain devenir un partenaire pour contenir un ennemi commun. « L’histoire et les circonstances ne représentent toujours personne. »

Jouer la carte de la Russie contre la Chine est même présenté par l’ancien diplomate indien M. K. Bhadrakumar dans le cadre d’une stratégie à long terme (« Trump a une Grande Stratégie, il veut faire une ‘Nixon inversée’ – Partenaire avec la Russie contre la Chine ») prévue par l’architecte de la relation de Nixon avec la Chine communiste, Henry Kissinger (qui, selon des informations, conseillerait Trump à cette fin) :

Déjà en 1972, lors d’une discussion avec Richard Nixon sur son prochain voyage en Chine, signifiant l’ouverture historique à Pékin, Kissinger pouvait imaginer qu’un tel rééquilibrage serait nécessaire à l’avenir. Il estimait que par rapport aux Soviétiques (Russes), les Chinois étaient « tout aussi dangereux ; en fait, ils sont plus dangereux sur une période historique. » Kissinger a ajouté, « dans 20 ans, votre successeur (celui de Nixon), s’il est aussi sage que vous, finira par se pencher vers les Russes contre les Chinois ».

Kissinger a fait valoir que les États-Unis, qui cherchaient à profiter de l’inimitié entre Moscou et Pékin pendant la guerre froide, auraient donc besoin de « jouer ce jeu de l’équilibre des forces sans aucune émotion ». « Pour l’instant, nous avons besoin des Chinois pour corriger les Russes et les discipliner. » Mais à l’avenir, ce serait l’inverse.

La possibilité que Trump ou certains membres de son administration envisagent sérieusement cette idée ne peut être écartée. Il faut noter que pour les quelques voix saines au sujet de la Russie dans la vie publique américaine, comme Laura Ingraham de Fox News (Trump « veut trianguler la Chine et la Russie, n’est-ce pas ? ») et Tucker Carlson, il est évident que « la Chine est la vraie menace, pas la Russie ».

Cependant, le fait que les États-Unis soient ou non ouverts à l’idée de faire équipe avec la Russie contre la Chine ne répond pas à la question de savoir si un tel stratagème serait objectivement viable. Il y a trois bonnes raisons de supposer que ce ne serait pas le cas :

L’hostilité des États-Unis à l’égard de la Russie est inaltérable dans un futur proche

Dans un contexte rationnel d’élaboration de politiques, il devrait être évident qu’il n’y a pas de raison inhérente à l’animosité entre les États-Unis et la Russie. Les intérêts fondamentaux des deux États ne sont pas contradictoires et il y a beaucoup de choses, autres que la Chine, qui devraient servir de base à une coopération, comme la menace courante du terrorisme islamique (par opposition au penchant américain, depuis des décennies, d’employer des djihadistes contre la Russie et d’autres pays, comme la Serbie, la Libye et la Syrie).

Malheureusement, il y a peu de rationalité au sujet de la Russie à Washington. La détestation dure et sans compromis de la Russie, que les gens décents ne sont pas censés voir comme autre chose qu’une ennemie, est inséparable de la conspiration transatlantique pour éjecter Trump du bureau. En effet, la promesse de Trump d’améliorer les relations avec Moscou est l’une des principales raisons pour lesquelles Trump est ciblé pour être expulsé.

L’hostilité envers la Russie (et tous les espoirs « Trumpiens » de détente) unit pratiquement tous les démocrates, presque tous les républicains éminents, tous les médias traditionnels (bien sûr), presque tous les groupes de réflexion prestigieux et apparemment tous les hauts fonctionnaires de l’équipe de Trump. Dans la foulée de son sommet d’Helsinki avec le président russe Vladimir Poutine et le scepticisme inoffensif de Trump sur la prétendue « ingérence » électorale, l’hystérie de cette phase de haine a atteint de nouveaux sommets. Les sénateurs promettent un nouveau « projet de loi de l’enfer », même si Trump insiste sur le fait que les sanctions existantes sont là pour rester, probablement pour toujours. La nouvelle mesure du Sénat comprend même une exigence absurde selon laquelle le secrétaire d’État doit « déterminer si la Fédération de Russie satisfait aux critères de désignation en tant que commanditaire d’État du terrorisme » – ignorant évidemment le fait que, depuis plus de sept ans, les États-Unis ont armé et financé de bonne foi des terroristes liés à Al-Qaïda en Syrie alors que la Russie les a tués.

Les propres hauts fonctionnaires de Trump le pressent ouvertement non seulement sur l’ingérence factice de 2016, mais accusent déjà Moscou d’interférer à l’avance dans le vote du Congrès de 2018 avec l’intention, sans aucun sens de l’ironie, de « saper notre démocratie ». Les réseaux sociaux comme Facebook sont en mission de Recherche & Destruction contre tout ce que l’on soupçonne d’être « lié à la Russie », peu importe ce que cela signifie. Une jeune étudiante russe défendant les droits des armes à feu et le réseautage à Washington est amalgamée à Anna Chapman et à Natasha Fatale alors qu’elle est dénigrée et insultée dans les principaux médias (et son avocat est menacé de ne rien dire). Une aide militaire accrue est fournie à Kiev. Le Pac-Man de l’OTAN est prêt à avaler (l’ex-République yougoslave de) la Macédoine, tout en éloignant la Russie de son ami chrétien orthodoxe de longue date, la Grèce.

Il n’est pas étonnant que le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov ne puisse que regarder cela d’un rire moqueur.

En résumé, tout ce qui est russe est toxique et le devient de plus en plus. Même si Trump voulait vraiment changer cet état de fait – preuve que les mauvais Russes doivent « avoir quelque chose sur lui », selon l’ancien directeur de la CIA Leon Panetta – il ne pourrait pas le faire. Non seulement son opposition le fera, mais sa propre équipe s’en chargera également. L’ambassadeur des États-Unis auprès des Nations Unies, Nikki Haley, affirme que la Russie « ne sera jamais notre ami ». Les Russes ont toutes les raisons de la croire sur parole.

C’est pourquoi il est pour le moins impraticable de vouloir faire de la Russie un allié contre la Chine. Pour l’envisager, il faudrait que les États-Unis soient en mesure de tendre une sorte de rameau d’olivier à la Russie, mais cela ne peut pas se produire de sitôt, voire jamais. Vous ne pouvez pas construire un partenariat sur la base d’un antagonisme ininterrompu.

On brûle d’abord la Russie, on s’étonne ensuite qu’elle soit timorée

Même dans l’éventualité, actuellement inconcevable, où les États-Unis offriraient d’enterrer la hache de guerre avec la Russie, il faudrait que les Russes soient idiots pour l’accepter.

Ils ne sont pas dupes.

Mis à part les circonstances les plus minimes et les plus faciles à vérifier, pourquoi quelqu’un à Moscou croirait-il quelqu’un à Washington ? Les États-Unis ont-ils honoré leur engagement envers Boris Eltsine de ne pas déplacer l’OTAN d’un « pouce » plus à l’est après la réunification de l’Allemagne ? Les États-Unis ont-ils respecté la Charte des Nations Unies, l’Acte final d’Helsinki et la Résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations unies lors de l’agression militaire de l’administration Bill Clinton en 1999 contre la Serbie au Kosovo ou de la prétendue sécession du Kosovo par l’administration George W. Bush en 2008 ? Est-ce que les États-Unis font preuve de bonne foi dans les accusations sans fondements envers la Russie dans les attaques chimiques sous faux drapeaux en Syrie et au Royaume-Uni ?

Alors que les responsables russes restent par nature ouverts à des discussions « professionnelles » avec ceux qu’ils persistent à qualifier de « partenaires », ils connaissent aussi une haine idéologique et zoologique aveugle lorsqu’ils les voient.

Même si demain les États-Unis offraient aux Russes le soleil, la lune et les étoiles en échange d’une coopération contre la Chine, ils ne mordraient pas. Et ils n’auraient aucun intérêt à le faire.

La Russie a plus d’avantages objectifs à s’entendre avec la Chine plutôt qu’avec les États-Unis

La principale chose dont la Russie a besoin de la part des États-Unis est en gros que – euh, en fait rien. C’est-à-dire qu’il y a très peu de besoins pratiques, surtout économiques, de la Russie par rapport aux États-Unis, et vice versa. Ce que la Russie attend principalement des États-Unis est négatif : cesser de considérer la Russie comme un ennemi et sortir de la tête de Moscou dans des régions d’une importance vitale pour la Russie, mais qui n’ont que peu ou pas de valeur pour les États-Unis.

Sans aller trop loin dans l’analogie avec 1984 de George Orwell (avec l’Amérique comme composante principale d’Oceania, la Russie d’Eurasia et la Chine d’Eastasia, voir la carte), géographiquement, l’Amérique et la Russie n’ont d’une part aucune raison de rentrer en conflit, mais elles ont aussi peu besoin naturel d’interdépendance. La Russie est l’approximation la plus proche du « cœur » de « l’île du monde » de Halford Mackinder. Les États-Unis sont le principal pays des « îles périphériques » de Mackinder (l’hémisphère occidental et l’Australie) et des « îles au large » (les îles britanniques et la « première chaîne d’îles » du Pacifique). Mais, contrairement aux fantaisies de certains diplômés à moitié cuits d’une « Mackinderation » géopolitique élémentaire, cette configuration ne doit pas nécessairement donner lieu à un conflit prédéterminé et inévitable, mais indique facilement l’autosuffisance de chaque puissance dominante au sein de sa propre sphère.

Avec une frontière commune de plus de 4200km, la Russie et la Chine sont liées sont liés tout simplement par la géographie d’une manière dont ne l’est ni l’une ni l’autre avec les États-Unis, qui est par nature dans la position la plus sûre des trois. La relation russo-chinoise peut être hostile (comme c’était notamment le cas à la fin des années 1960, lorsque les deux géants communistes de l’époque ont mené une courte guerre frontalière qui menaçait de dégénérer en conflit nucléaire et de préparer le terrain pour l’initiative chinoise de Nixon) ou elle peut être coopérative. Alimenté en partie par l’animosité américaine contre la Russie et une animosité croissante envers la Chine, Moscou et Pékin ont choisi le partenariat complet via l’Organisation de coopération de Shanghai (SCO), les Nouvelles routes de la soie (Belt and road initiative – BRI), l’Union économique eurasiatique (EAEU), la Nouvelle (anciennement BRICS) Banque de développement (NDB), et d’autres initiatives. Enfin, la Russie et la Chine travaillent de concert pour dé-dollariser leurs systèmes financiers en faveur de leur monnaie locale et de l’or, que les deux pays ont massivement acheté.

De tels liens entre la Russie et la Chine sont aussi naturels, complémentaires et évidents que ceux des États-Unis avec le Canada et le Mexique. Il est difficile d’imaginer Moscou (ou Pékin) les abandonner parce que quelqu’un à Washington leur lance un appel.


Si Trump survit aux efforts déployés pour l’éliminer (que ce soit politiquement ou physiquement) – un défi de taille, compte tenu des forces qui lui sont opposées – et ne plonge pas les États-Unis et le Moyen-Orient dans une mésaventure iranienne qui détruirait sa présidence, la question reste ouverte de savoir s’il peut mettre en œuvre une politique « d’Amérique d’abord ». En plus d’obtenir le contrôle de nos frontières et de restaurer la base industrielle de l’Amérique érodée par de mauvaises politiques commerciales, cela doit signifier qu’il doit achever la démolition de l’ordre néolibéral raté dont les États-Unis ont été le garant et l’exécutant.

À sa place, le seul arrangement stable et mutuellement avantageux pour l’Amérique est un « accord des Trois Grands » avec la Russie et la Chine. L’idée de les retourner l’un contre l’autre devrait être tout simplement rejetée, ce n’est qu’une distraction.

James George Jatras


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