Hypocrisie au Royaume-Uni au sujet des lanceurs d’alertes, des éditeurs et des non-espions

 

L’histoire de deux femmes incarcérées : lors de la Journée internationale de la femme, Chelsea Manning a de nouveau été emprisonnée, cette fois pour avoir refusé de témoigner contre Julian Assange devant un grand jury. Chelsea a déjà enduré plus de sept ans d’emprisonnement complet – aucun Américain n’avait jamais passé plus de trois ans en prison pour avoir divulgué des secrets d’État au public, dans un pays qui avait toujours apprécié la liberté d’expression.

Je suis impressionné par le courage de Chelsea de refuser de témoigner et choqué par un système qui emprisonne quelqu’un pour outrage au tribunal pour avoir maintenu un silence digne.

Chelsea a également rendu un grand service en enlevant finalement le dernier vestige de prétexte aux personnalités qui refusent de soutenir Julian Assange, prétendant qu’elles ne croient pas qu’il risque l’extradition aux États-Unis et que la question juridique ne concerne pas le droit de publication de Wikileaks.

Les accusations potentielles en Suède – toujours basées sur des accusations assez ridicules – ont été abandonnées il y a des années après qu’il eut finalement été interrogé à l’ambassade équatorienne par la police et les procureurs suédois, et il est devenu très clair qu’il n’y avait aucune preuve viable contre lui.

Chelsea a été emprisonnée pour avoir refusé de participer à la condamnation de Wikileaks pour avoir publié des documents révélant des crimes de guerre lors de l’occupation américaine en Irak et en Afghanistan. Chelsea est une dénonciatrice, pas une éditrice. Assange est un éditeur, pas un dénonciateur. Si Assange peut être poursuivi pour avoir publié des secrets officiels, il en va de même pour tout rédacteur en chef de journal ou de télévision impliqué dans la réception de matériel de dénonciation. Il y a ici une question fondamentale de liberté des médias qui est en jeu. Malgré cela, les médias de masse du Royaume-Uni n’ont même pas le courage de dire la vérité sur les raisons pour lesquelles Julian est confiné à l’ambassade équatorienne, et encore moins pour soutenir son droit de publier.

Nazanin Zaghari Ratcliffe est en prison en Iran pour avoir espionné pour le compte des Britanniques. Elle n’est certainement pas un agent du MI6, et je ne vois pas pourquoi elle aurait un accès suffisant à l’information pour être d’une grande utilité comme agent (comme le MI6 appelle ses informateurs). Qu’elle ait participé à la formation de journalistes iraniens ou de journalistes citoyens d’une manière qui ne plaisait pas au gouvernement iranien est beaucoup plus probable, mais cela ne revient pas à de l’espionnage. Même si elle était une sorte d’informatrice de bas niveau du MI6 (ce dont je doute), les autorités iraniennes ont suffisamment fait valoir leur point de vue et il est temps de la laisser partir.

L’attitude du gouvernement britannique dans cette affaire a été particulièrement intéressante et extrêmement inhabituelle. Je ne peux pas les critiquer pour les choses qu’ils ont faites, parce que ce sont les choses pour lesquelles je me sentais frustré de ne jamais les avoir faites. Mais leur traitement de cette affaire sort vraiment de l’ordinaire.

Le Royaume-Uni autorise la double nationalité. Depuis longtemps, le ministère des Affaires étrangères a pour politique que le Royaume-Uni n’accorde pas de protection consulaire aux personnes ayant la double nationalité britannique dans le pays dont elles sont également ressortissantes. Si l’autre État n’autorise pas la double nationalité, il se peut qu’il ne reconnaisse aucun statut britannique en la matière. Mais il y a une autre raison impérieuse à la politique habituelle qui consiste à ne pas prêter assistance dans de telles circonstances.

Lorsque je travaillais dans les ambassades, j’étais exaspéré par les cas où je voulais aider les gens, mais je n’étais pas autorisé à le faire, parce qu’ils avaient la double nationalité. On m’a expliqué que si, rien qu’au Nigeria, nous acceptions comme affaires consulaires toutes les personnes ayant la double nationalité britannique et nigériane dans les prisons nigérianes, cela doublerait déjà le nombre total d’affaires consulaires du FCO (NdT : Bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth) dans le monde. Accepter les personnes ayant la double nationalité comme cas consulaires partout dans leur autre pays augmenterait le travail consulaire par un grand facteur et exigerait une très forte augmentation des ressources du FCO.

J’ai néanmoins toujours pensé que nous pouvions faire plus. Le fait que le gouvernement britannique ait, avant hier, déjà tant fait pour tenter d’aider Nazanin Zagahari Ratcliffe, même si elle était une bi-ressortissante iranienne, était déjà extrêmement inhabituel.

Le fait que le Royaume-Uni ait maintenant « adopté » l’affaire, l’élevant au niveau d’un différend d’État, n’est pas seulement inhabituel, mais je ne pense pas que cela se soit produit depuis la Première Guerre mondiale.

Veuillez noter que ce n’est pas la même chose que d’accorder le statut diplomatique à Zaghari Ratcliffe elle-même, ce qui n’a pas été fait.

Encore une fois, je ne peux pas critiquer le FCO pour cela, parce que l’adoption est quelque chose que je leur avais demandé de faire dans un cas passé alors que j’étais à l’intérieur, (notamment avec mon ami John Carmichael), une fois de plus le FCO m’avait dit que ce n’était pas possible et cela n’avait jamais été fait.

La question de savoir si la mesure est efficace ou raisonnable dans ce cas est tout à fait différente. Il me semble probable que les Iraniens prendront cela comme une confirmation que c’est une espionne. J’exhorte le gouvernement iranien à suivre cette voie ; il devrait maintenant déclarer l’adoption de l’affaire comme preuve que Zaghari Ratcliffe est une espionne, et après avoir été démasquée devant le monde, ils la relâcheront pour montrer de la compassion et un exemple de miséricorde.

Il y a ici deux points fondamentaux. La première est que l’Iran est soumis depuis des années à des sanctions paralysantes et à une campagne internationale de haine propagée par la propagande gouvernementale occidentale et ses médias de masse. Les gouvernements occidentaux se sont alignés sur les guerres par procuration brutales parrainées par l’Arabie saoudite et Israël contre les communautés chiites du Moyen-Orient, qui comptent sur la protection de l’Iran. Si le gouvernement iranien est sur la défensive et soupçonneux, est-ce vraiment surprenant ? La semaine après que le gouvernement britannique ait déclaré que le Hezbollah, l’organisation politique et de sécurité des chiites libanais, n’est rien d’autre qu’une organisation terroriste, les conservateurs pensent-ils vraiment que les Iraniens les regarderont avec bienveillance, eux et leurs revendications sur Zaghari Ratcliffe ?

Le deuxième point est que l’objectif premier de l’État qui « adopte » une affaire est de mettre à disposition les mécanismes de règlement des différends qui fonctionnent entre les États. Mais il y a quelques jours à peine, le Royaume-Uni a réfuté la Cour internationale de justice, l’arbitre final de ces différends, au sujet des îles Chagos. Comme le Royaume-Uni fait preuve d’un mépris total pour le droit international, cette tentative d’accès à ses recours fera l’objet d’une hilarité de la communauté internationale en général.

Craig Murray

Source : TruePublica, traduit par XPJ

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