« Fort Trump » et la polarisation des intérêts en Europe

Les États-Unis ne cessent d’accroître leur présence militaire en Europe. Il s’agit cette fois-ci d’une base nommée « Fort Trump », en Pologne.

Article paru sur GEFIRA, traduit par Soverain

L’administration de Donald Trump accroît régulièrement sa présence militaire en Europe centrale. Les discussions actuelles portent sur la création d’une base militaire américaine permanente en Pologne, c’est-à-dire un nouveau redéploiement de la présence militaire américaine proche de la frontière russe. La question se pose de savoir si, par une présence constante de l’armée américaine en Pologne, Donald Trump souhaite améliorer la défense du Vieux Continent ou s’efforce de faire prévaloir les intérêts des États membres de l’Union européenne les uns contre les autres. Plus l’Europe sera faible, plus les États-Unis seront forts.

Bien que l’idée d’une présence militaire américaine permanente en Europe centrale ne soit pas nouvelle, elle a fait l’objet d’une grande médiatisation lors de la rencontre du président polonais Andrzej Duda avec Donald Trump à la Maison blanche en septembre dernier. Varsovie a suggéré non seulement de construire une base, mais aussi de lui donner un nom : « Fort Trump ». Après quelques doutes, Washington, notant les avantages qu’il pourrait en tirer, a accepté cette proposition [1]. C’est pourquoi, quelques jours plus tard, le secrétaire à la Défense, Jim Mattis, indiquait certains domaines comme étant déjà en cours d’évaluation pour déterminer s’ils conviendraient à cet objectif [2]. En laissant de côté la prétendue amélioration sécuritaire du flanc est de l’OTAN, il y a plus à voir qu’il n’y paraît dans la présence permanente des Américains en Pologne. Varsovie considère les États-Unis comme un allié dans un conflit qui les oppose à l’UE. Les relations entre Bruxelles et Washington se sont également détériorées. Par conséquent, en déplaçant ses troupes à l’est, les États-Unis feraient pression sur l’Allemagne pour qu’elle augmente ses dépenses de défense, importe du GNL américain ou oppose son veto à Nord Stream II.

Un équipement, pas une base

La construction d’un fort américain ne signifie pas seulement la création d’installations militaires, mais aussi la construction d’une petite ville dans laquelle il y aurait des garderies, des écoles, des cliniques, des hôpitaux, des cinémas et des boutiques. Le président Duda a déclaré que le coût du lancement de Fort Trump, estimé à 2 milliards de dollars, serait pris en charge par la Pologne. À titre de comparaison : le séjour des soldats américains en Europe représente un fardeau de 2,5 milliards de dollars par an [3]. Cela fait beaucoup. Du point de vue polonais, il serait plus raisonnable d’investir cet argent dans l’équipement et la formation militaire. Ou l’on pourrait acheter 230 chars M1A2, 20 avions F-35, 33 F-16, ou encore envisager la construction de 3 sous-marins.

Des intérêts américains, pas polonais

Durant toute la guerre froide, et jusqu’en 1993, des troupes soviétiques (russes, à la fin de cette période) étaient stationnées en Pologne, et leur tâche consistait à contrebalancer la présence américaine en Allemagne ainsi qu’à protéger les intérêts de Moscou. Le coût de la construction des installations militaires et de leur entretien partiel avait été supporté par la Pologne. Bien que son adhésion au Pacte de Varsovie devait être éternelle, la Pologne est devenue membre de l’OTAN à la suite des changements politiques survenus sur la scène internationale en quelques années seulement.

La relocalisation permanente d’unités américaines en Pologne n’augmente pas la sécurité de cette dernière, qui peut être assurée par la présence déjà existante de soldats de l’armée américaine par roulement [4]. L’idée d’établir un « Fort Trump », reprise par Washington, profite bien plus aux États-Unis qu’à Varsovie, car l’avant-poste militaire s’étend davantage vers l’est, ce qui offre à Washington de meilleures possibilités de s’imposer auprès des pays qui se trouvent aux alentours.

De plus, depuis que Washington envisage un tel investissement en Pologne, l’importance des bases allemandes diminue (voir ci-dessous). Dans le même ordre d’idées, il se peut que, dans quelques années, une proposition soit avancée pour établir une base dans l’un des États baltes, ce qui fera perdre au Fort Trump son caractère stratégique actuel. Cela montre également qu’investir dans l’établissement d’une base pour les États-Unis va de pair avec la seule promotion des intérêts américains.

Fort Trump, la Russie et l’Allemagne : polarisation des intérêts en Europe

Les États-Unis comptent près de 35 000 soldats en Allemagne, ce qui représente environ la moitié de toutes les forces américaines sur le Vieux Continent. L’armée américaine était stationnée en Allemagne de l’Ouest au début de la guerre froide et faisait partie de la stratégie de dissuasion contre l’Union soviétique. Jusqu’au début des années 1990, il y avait environ 200 000 soldats américains. En 2014, ce nombre est tombé à 42 000 personnes stationnées dans 38 localités. Stuttgart abrite le commandement européen des forces armées américaines, tandis que la Rhénanie abrite la plus grande base aérienne du continent. Les Allemands se sont habitués à la présence militaire américaine. Par conséquent, ils n’attachent pas beaucoup d’importance aux investissements militaires et ne se donnent pas la peine d’augmenter le budget de la défense à 2% du PIB, comme le prescrit l’OTAN. Ce n’est pas au goût de Washington. L’administration américaine a tenté d’influencer Berlin [5], menaçant [6] de retirer une grande partie de ses soldats… [7] La création du Fort Trump entraînerait le transfert d’une partie de l’armée américaine en Pologne. Cela signifierait un déclin de l’importance de l’Allemagne, qui cessera d’être l’avant-poste le plus à l’est de l’armée américaine en vue de se déployer en Europe.

Cela obligera les décideurs allemands à faire des investissements militaires plus importants que ceux exigés par Trump afin de combler le « vide militaire » après les troupes américaines. On peut s’attendre à ce que Berlin tente de bloquer l’idée de créer des installations militaires en Pologne, en voulant garder les troupes américaines chez elles. L’administration de Donald Trump envisageant de construire une base en Pologne a également un autre but. Washington veut influencer Berlin à abandonner le projet Nord Stream II et en même temps augmenter les importations de GNL en provenance des États-Unis.

Compte tenu des enjeux géopolitiques, la ligne séparant les intérêts de l’Occident et de la Russie ne longe plus la frontière occidentale allemande, mais s’est déplacée vers l’Est. L’importance des bases américaines dans ce pays n’est plus aussi grande qu’avant 1999, lorsque l’Allemagne était un pays frontalier de l’OTAN. Par conséquent, les Américains ne décideront pas d’augmenter les dépenses afin de maintenir l’armée dans une nouvelle installation européenne, et ils déplaceront une partie de leur équipement et de leur armée vers de nouveaux sites à l’est au-delà de l’Oder [NDT : Fleuve fixant la frontière Allemagne-Pologne].

Le transfert de la force américaine permanente plus à l’est, au plus près de la frontière russe, ne rencontrera certainement pas l’approbation de Moscou. Nous pouvons attendre du Kremlin qu’il renforce sa présence militaire dans la région de Kaliningrad ainsi qu’en Biélorussie, ce qui incitera les pays d’Europe centrale et orientale à exiger un renforcement encore plus important du flanc est de l’OTAN. Cela déclenchera la spirale de la course aux armements et suscitera des suspicions mutuelles.

L’objectif des États-Unis est que l’UE considère la Russie comme un ennemi. L’acceptation de la rhétorique américaine par Paris, Berlin, Varsovie et d’autres capitales détériore les relations entre le Kremlin et l’Occident. Cela stimulera à son tour les exportations américaines d’énergie, de technologie militaire et d’autres biens vers le Vieux Continent. Il en résulte que Bruxelles se concentre sur des problèmes imaginaires, alors qu’elle devrait se concentrer sur les problèmes d’immigration de masse et les questions démographiques.

Les États-Unis tentent de construire un partenariat contre le « comportement agressif » de la Russie [8] afin d’accroître réellement leur présence en Europe centrale. Des pays comme la Pologne sont la monnaie d’échange de Trump dans les négociations avec l’Allemagne et la Russie. Washington creuse un fossé entre les pays concernés. Ceci, d’autre part, aide à réaliser les objectifs américains aux dépens du Vieux Continent. La demande omniprésente de sanctions et le déplacement des Américains vers l’Est accentuent le contraste économico-politique entre les pays mentionnés, ce qui pourrait conduire à une nouvelle guerre froide.

GEFIRA


[1] La Pologne pourrait ne pas être prête pour « Fort Trump » : Chef de l’armée américaine. France24, 19 sept. 2018

[2] Le Pentagone examine des terres en Pologne après l’offre faite pour « Fort Trump ». Washington Examiner, 24 sept. 2018

[3] Les alliés européens paient-ils 2,5 Mds de dollars américains par an pour y maintenir des troupes ? PolitiFact, 12 juil. 2018

[4] La Pologne accueille des milliers de soldats américains lors d’une démonstration de force de l’OTAN. CNN, 14 janv. 2018

[5] Trump demande à l’Allemagne de payer pour la protection américaine. Stars & Stripes, 18 mars 2018

[6] Les Allemands contrariés par les demandes de soutien financier pour les bases américaines. Stars & Stripes, 2 févr. 2018

[7] Les États-Unis évaluent le coût du maintien des troupes en Allemagne pendant les luttes de Trump avec l’Europe. Washington Post, 29 juin 2018

[8] La Pologne sera le neuvième pays d’Amérique du Nord. Die Welt, 19 sept. 2018





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