Européennes 2019 : les jours d’après

 

Le résultat des élections européennes qui se sont tenues en France dimanche dernier a été l’occasion pour les commentateurs politiques de tous poils de se faire les dents sur un os dur, après deux ans de présidence Macron. Plusieurs surprises sont à relater, des bonnes comme des mauvaises, à l’issue de ces élections qui permettent d’avoir une idée de l’état de l’opinion publique. Il est à noter que les élections européennes qui permettent d’élire, pour ce qui est de la France, 79 députés au Parlement européen, soit 10.5% de l’effectif total de la chambre, n’emportent quasiment aucune conséquence à l’échelle du continent puisque ces députés n’ont aucune possibilité de soumettre des textes. En outre, les programmes qu’ils ont pu présenter ne furent que des déclarations d’intention sans intérêt et sans valeur concrète dans le cadre de l’élection. Si des idées neuves ont été avancées comme le SMIC européen de Nathalie Loiseau, ou le localisme de Jordan Bardella, c’est pour mieux les voir emportées par le vent trois jours après le scrutin.

 

Le premier réflexe des journalistes fut d’encenser la participation. Le taux d’abstention ayant baissé de 10 points, le nombre de nouveaux votants s’élève à 3 883 559 électeurs. Cette tendance aurait été facile à deviner lorsque l’on remet en perspective la nationalisation du scrutin opérée par le parti présidentiel et par le Rassemblement National. Un scrutin nationalisé mobiliserait davantage d’électeurs dans le cadre d’un référendum anti-Macron, qui fut, et on le voit encore mieux après le scrutin, une sottise dont l’ampleur dépasse l’entendement. Cette hausse de la participation est néanmoins une donnée à relativiser : 1 électeur inscrit sur 2 n’est pas allé voter. Ajoutez à cela les non inscrits, le vote blanc ou le vote nul, et l’on obtient aisément 60% d’abstention. Faut-il se réjouir d’une démocratie où un scrutin mobilise moins d’un électeur sur deux ? Si l’on m’avait décrit cela plus tôt, j’aurais dit de cette démocratie qu’elle fût malade, proche du pronostic vital engagé.

Concernant le Rassemblement National, donné vainqueur de ce match, il ne rassemble que 569 115 nouveaux électeurs par rapport à 2014, quand il avait déjà été donné vainqueur. Il mobilise de fait 1/8ème des nouveaux votants, soit 12%. C’est une défaite de ce point de vue, puisque ce parti qui se voudrait rassembleur a fait le plein absolu de ses voix au cours de ce scrutin. La possibilité d’ascension du Rassemblement National est extrêmement limitée à ce stade. Pour un parti accusé de multiples affaires de détournements de fonds publics au Parlement européen avec un usage irrégulier des indemnités, il est compréhensible qu’ils veuillent désormais rester dans l’Union européenne et dans l’euro. Cette donnée menue n’empêche pas le parti de se rêver au second tour de l’élection présidentielle de 2022; Marine Le Pen s’étant relevée de son débat raté du second tour, elle se voit en phénix politique, et emporte dans ce mirage maudit tout son entourage et ses électeurs, capable de retourner au crash en 2022 en remportant cette fois le match contre le Président Macron, abîmé, pense-t-elle, par un mandat désastreux. Fadaises et billevesées que sont ces chimères.

La République en Marche et Nathalie Loiseau ont mis toute leur âme dans cette élection. L’enjeu était de battre le Rassemblement National. Le Président de la République lui-même s’est ardemment investi pour assurer la victoire à sa candidate dont le charisme n’a d’égal que sa faculté à parsemer ses propos de fake news. L’ancienne candidate sur une liste du GUD lorsqu’elle était à Sciences Po s’est faite aussi aider du premier ministre Edouard Philippe et du gouvernement, ainsi que de l’ineffable Daniel Cohn-Bendit et de Jean-Pierre Raffarin qu’on ne présente plus. Malgré ce lourd arsenal, cette Grosse Bertha, la candidate de l’Etat milicé (La République en Marche), mobilise plus de 5 millions de voix, soit 200.000 de moins que le parti d’Adolf Hitler en jupons désigné comme adversaire. Ce score est risible quand on imagine que la liste coalisait : le MoDem, AGIR, LaREM et le parti radical. Pour donner un ordre de grandeur, 5 millions c’est le nombre de votants à la primaire de la droite de 2017. C’est une broutille sur un corps électoral de plus de 40.000.000 d’électeurs, c’est à peine 10.5% environ. Emmanuel Todd dans l’émission CPolitique releva d’ailleurs avec pertinence que la moitié de l’électorat de Macron avait plus de 65 ans, faisant de l’âge moyen de l’électeur LREM le chiffre grabataire de 60 ans. Ce chiffre atteste que l’électorat de François Fillon s’est reporté sur le président de la République quand l’électorat jeune s’est déporté sur Yannick Jadot et EELV.

La dynamique des temps présents en faveur de l’écologie s’est vue dans la société française. En partant des marches pour le climat, en passant par les convergences de lutte entre écologistes et Gilets Jaunes, la question écologique n’est plus une anecdote pour l’essentiel des Français. Ce thème de gauche est d’ailleurs repris à droite avec d’une part la volonté de faire du localisme au RN, et d’autre part la volonté de former une barrière écologique de type tarifaire chez Les Républicains. Mais le grand vainqueur de ce scrutin, ce n’est ni le RN ni LR, c’est EELV. Le parti est habitué à des scores élevées aux européennes, du fait de son nom, et du fait de l’adéquation en apparence pertinente avec la question écologique et l’échelle européenne de traitement de cette question. Yannick Jadot, qui avait rejoint la candidature du PS en 2017, dépasse les 3.000.000 d’électeurs et s’impose comme le troisième homme de cette élection. Si cela apparaît comme étant réjouissant, il faut rappeler que son parti a un problème avec ce qui relève de la science. L’obscurantisme bobo qui gangrène le parti se traduit par la tendance antivaxx (antivaccin) de sa deuxième de liste Michèle Rivasi qui brandit l’adjuvant aluminique contenu dans les vaccins comme étant un facteur de l’autisme (??) quand on sait qu’on absorbe quotidiennement de l’aluminium lorsque l’on met du déodorant, sans devenir autiste pour autant. Une victoire en clair-obscur pour les observateurs lucides en outre. Sachant aussi que l’Union européenne n’est absolument pas faite pour promouvoir l’écologie, puisque promouvant le libre échange généralisé qui implique la circulation de milliers de porte-conteneurs à travers les océans.

Du reste, la déliquescence du Parti socialiste était déjà actée depuis 2017 et le score risible du parti d’Olivier Faure n’est pas une surprise. La tête de liste, l’essayiste Raphaël Glucksmann n’est évidemment pas en capacité de mobiliser l’électorat historique du parti, à savoir l’ouvrier moyen. L’élocution, la carrure, le candidat est à l’opposé du bureaucrate chauve et bedonnant qu’a l’habitude de produire le parti. (Julien Dray; François Hollande, Pierre Beregovoy) De l’autre côté de la gauche, la France Insoumise s’est violemment ramassée. La faute à une stratégie gauchisante de drague des électeurs socialistes au grand dam de la stratégie populiste de 2017 qui voulait rassembler le peuple d’où qu’il vienne. La candidature de Manon Aubry, qui bouta Charlotte Girard hors de la liste LFI, en fait foi. La stratégie est à ce point un échec que le mouvement de Jean-Luc Mélenchon rassemble moins de voix que le Front de Gauche en 2014. Cela devrait faire réfléchir les cadres du mouvement dont l’entourage s’est récemment illustré par des propos lunaires qu’on trouverait déjà osés sur des murs de banlieue. Le même constat est à faire chez Les Républicains, qui ont complètement abandonné le centre dans un contexte où celui-ci est déjà aspiré par Emmanuel Macron. Le discours de droite identitaire porté par l’enfant béni du Figaro FX Bellamy n’a pas porté les résultats escomptés. L’électeur moyen des Républicains, préoccupé par sa rente, s’en est allé chez LREM. L’électeur de droite dure quant à lui, a préféré l’original à la copie et s’en est allé au RN. Mais le pire est à venir : les Républicains vont se chercher un responsable qu’ils trouveront à coup sûr chez Laurent Wauquiez, qui sera sommé implicitement de partir par tout le centre droit (incarné par Larcher, Pécresse, Bertrand) qui rêve de prendre sa place. Si Nicolas Sarkozy ne revient pas, le parti est condamné à la scission ou à la liquidation électorale. Dans l’ordre que vous voudrez.

Le match de ligue 2 qu’on a l’habitude de voir s’est joué entre les petites listes : DLF, PCF, G.s, LP, UPR, AJ (Alliance Jaune), PA (Parti animaliste). Le résultat est ici surprenant, le Parti Animaliste, entièrement monothématique et quasiment inexistant sur le plan médiatique, récolte 2.2% des voix alors même que de nombreux problèmes de bulletins de vote auraient pu l’handicaper. Cette agréable surprise peut s’expliquer par un attrait de plus en plus de français pour la cause animale, ou par un « vote blanc utile », c’est-à-dire que des Français leur ont accordé leur suffrage par sympathie afin d’éviter un vote blanc perdu. Dans tous les cas, c’est de bonne augure pour la cause animale dans les années à venir. Nicolas Dupont-Aignan subit le plus l’abstention, avec plus de la moitié de ses électeurs de 2017 qui se sont abstenus. Mais la stratégie de communication sur Notre-Dame, l’adoucissement du discours européen et la drague de l’électeur LR s’avèrent être un échec total. Benoît Hamon se ramasse aussi. Lui qui voulait « peut-être crever, mais vous faire (parlant au PS) crever avec moi » se ramasse totalement dans son objectif d’affaiblir le PS. Quand on n’arrive pas à retirer un bras ou une jambe à un cadavre en état de décomposition interne avancé, on se retire. Et pour cause, l’homme se retire, laissant des socialistes puissamment fédéralistes sans avenir. Les scores de l’UPR et des Patriotes ne sont pas à mettre sur le même plan. La notoriété et la médiatisation de Florian Philippot n’a décemment pas suffit à lui octroyer plus d’1% des voix, puisqu’il récupère 0.65% des voix. Cette scission du FN que voyaient venir des observateurs avisés depuis des années est un échec acté. Le résultat de l’UPR est décevant, mais la stratégie de communication du parti a été partiellement rénovée au cours de cette campagne, même si le militantisme continue de fatiguer les observateurs. D’ailleurs les 1.2% du parti du Frexit sont à accueillir positivement, le nombre d’électeurs étant bien supérieur (260.000) à celui de 2014 (190.000).

 

En définitive, cette campagne a profondément fatigué beaucoup de monde pour rien. Entre les mauvaises surprises (LFI, LR, DLF, LP) et les bonnes surprises (EELV, PA), on n’aperçoit pas de changement politique à l’horizon. Le RN avait assuré que s’il gagnait, il mettrait un coup d’arrêt à la politique d’Emmanuel Macron et qu’il serait en état de faire l’Europe des Nations au Parlement européen. Force est de constater que le RN a pris ses électeurs pour des sardines puisque rien n’advient de sa victoire au scrutin. La démocratie est confisquée, de même que tout espoir de voir Macron battu en 2022. Les deux protagonistes (Macron-Le Pen) s’accompagnent comme l’ombre le corps, quand l’un mobilise un barrage, le barrage de l’autre grossit. Mais cet exercice trouve pour limite ce formidable horizon démocratique que l’on appelle « le second tour ». Union des droites ou union des gauches ne permettront pas de vaincre Macron en 2022, puisque si l’un advient au second tour, le camp adverse + le centre se ligueront contre lui.

 

Joie, bonheur, félicité et optimisme pour l’avenir donc.

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