États-Unis : Faire la guerre n’a plus aucun sens

Article paru sur Strategic Culture, traduit par Soverain

Les États-Unis dépensent plus pour leur armée que tous leurs ennemis réunis, mais ne peuvent pas toujours gagner les guerres. Les aventures ratées au Vietnam, en Irak et en Afghanistan ont asséché le pouvoir de l’Amérique et diminué son prestige. En fait, le budget gonflé du Pentagone nous affaiblit.

Le plus bizarre, c’est que personne ne semble s’en soucier. Si un autre ministère dépensait autant et accomplissait aussi peu de choses, les gens seraient furieux, et se plaindraient du gaspillage des dépenses publiques. Au lieu de cela, nous marmonnons « Merci pour votre service » et nous augmentons le budget de la défense.

La guerre a toujours été brutale et destructrice, mais il fut un temps où elle avait un but. Guillaume le Conquérant envahit la Grande-Bretagne sachant que la victoire le rendrait riche au-delà des rêves d’avarice. Les soldats ont suivi Genghis Khan, Hernan Cortes et Napoléon Bonaparte dans l’espoir de voler de l’or, des terres ou des esclaves à leurs ennemis vaincus. Le butin capturé à la guerre pouvait transformer la vie d’un homme, lui donner l’argent dont il avait besoin pour acheter un terrain ou démarrer une entreprise. Pendant des milliers d’années, les opportunités inhérentes aux batailles ont donné à de nombreux hommes leur seule chance d’échapper à leurs origines parfois pauvres. Le succès à la guerre pouvait transformer un brigand en roi.

Aujourd’hui, c’est le commerce et la technologie, et non la conquête, qui nous rend riches. C’est un cliché de la gauche que de croire que l’Amérique est allée à la guerre en Irak pour prendre leur pétrole. C’est une grave erreur de lecture de l’histoire. D’abord, si George W. Bush avait dit à Saddam Hussein de partager ses richesses pétrolières avec ExxonMobil ou de faire face à l’invasion, Saddam Hussein se serait certainement conformé. D’autre part, les compagnies coréennes, russes, angolaises et chinoises contrôlent aujourd’hui plus de champs pétroliers irakiens que les compagnies américaines. Si nous étions allés à la guerre pour voler le pétrole irakien, nous aurions pu faire un meilleur travail.

Au moins, dans l’Ouest développé, la conquête n’est plus rentable. Cela est vrai depuis plus d’un siècle. En 1910, Norman Angell a écrit « La Grande Illusion » un pamphlet qui désignait la guerre comme obsolète. Il a noté que la nature entrelacée de l’économie mondiale rendait la guerre presque aussi destructrice pour le vainqueur que pour les vaincus. S’ils partaient en guerre, a fait remarquer Angell, l’Allemagne et l’Angleterre massacreraient des clients potentiels, et ne captureraient pas d’esclaves potentiels. Et la victoire dans la guerre franco-prussienne n’a pas enrichi l’Allemagne : « Quand l’Allemagne a annexé l’Alsace, aucun Allemand ne pensait la propriété alsacienne comme butin de guerre ».

Angell avait décidé que puisque la guerre n’était plus rentable, elle était obsolète. Bien sûr, la Première Guerre mondiale lui a prouvé qu’il avait tort et des générations de professeurs d’histoire se sont moqués de sa prophétie échue. Mais peut-être arrivait-il juste avant la vague. Aujourd’hui, pour l’Amérique, la guerre n’est rien d’autre qu’un spectacle coûteux.

Il y a quelques mois, le gouvernement des États-Unis a déterminé que le régime de Bachar al-Assad utilisait des armes chimiques contre ses propres citoyens. C’est un crime de guerre, alors les experts ont réclamé une réponse. Quelques jours plus tard, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont lancé des frappes aériennes contre des cibles du régime, tirant 105 missiles. Un missile de croisière Tomahawk coûte près de 2 millions de dollars, ce qui donne à penser que les dépenses de l’ensemble de l’opération se situent probablement aux environs de 250 millions de dollars. Il est difficile de croire que l’infrastructure syrienne que nous avons fait sauter coûtait presque autant.

Les effets des frappes, qui ont fait l’objet de bonnes publicités, ont été négligeables. C’était, très probablement, intentionnel. Assad était plus près que jamais de la victorie en Syrie, donc encourager les rebelles n’aurait fait que prolonger l’agonie. Pour éviter toute escalade, nous avons donné suffisamment d’avertissements à la Russie et à l’Iran pour que leurs troupes se mettent à l’écart. Le but de ces frappes n’était pas de faire une différence sur le champ de bataille, mais « d’envoyer un message ». Nous avons dépensé un quart de milliard de dollars, fait sauter des immeubles, tué une poignée de soldats, rien accompli du tout, et la plupart des journalistes ont applaudi.

La puissance de feu contenue dans ces missiles de plusieurs millions de dollars aurait écrasé les Carthaginois à Cannes, anéantit Wellington à Waterloo et les Soviétiques à Stalingrad, mais aujourd’hui, ils n’ont fait que quelques gros titres, que tout le monde a déjà oublié. Tout cela semble inutile, et stupide. Est-ce que nous dépensons vraiment des billions de dollars juste pour que nos dirigeants puissent garder leur posture et que les guerriers en fauteuil puissent se sentir « homme » ?

Il existe peut-être une meilleure explication.

Peut-être que la dépense extravagante du budget du Pentagone est une caractéristique, pas un problème. Peut-être que personne ne s’oppose à ce que nous dépensions un quart de milliard de dollars en bombardant inefficacement la Syrie ou plusieurs billions de dollars en envahissant l’Irak parce que, de nos jours, les profiteurs de guerre font leur argent non pas en pillant les villes de leurs ennemis, en volant leurs terres et en réduisant leurs femmes en esclavage, mais à partir des dépenses de leurs propres gouvernements.

Ma propre vie confirme cette intuition. L’invasion de l’Irak a été une catastrophe pour les États-Unis, pour le Moyen-Orient et pour le peuple irakien qui souffre depuis longtemps, mais pour beaucoup d’entre nous, c’était une vache à lait. Pendant une décennie, j’ai gagné une vie de classe moyenne très solide en ne travaillant que quatre mois par an comme cameraman en Irak. La guerre contre le terrorisme m’a acheté ma maison.

Des milliers d’Américains (peut-être pas par hasard, surtout des États républicains) ont travaillé comme sous-traitants pour l’armée américaine et ont perçu des salaires beaucoup plus élevés que ceux qu’ils auraient gagnés dans le secteur privé dans leur pays d’origine. Un chauffeur de camion du Mississippi gagnait plus de 100 000 $ par an en transportant des fournitures du Koweït. Il est choquant de voir que si peu d’argent investi par l’Amérique dans ce conflit ait profité à l’économie irakienne.

Si notre objectif avait été de gagner le cœur et l’esprit des Irakiens (ou même de voler leur pétrole), nous aurions engagé des locaux pour leur donner les clés du camion, au lieu d’y placer des américains, et ainsi nous aurions gagné leur loyauté. Rappelez-vous, Saddam Hussein n’était pas populaire en 2003 et, au moins au début, les Irakiens étaient ouverts à l’idée de l’invasion américaine. En dépensant de l’argent pour les citoyens irakiens ordinaires, l’Amérique aurait créé une circonscription locale avec des raisons financières solides pour soutenir l’occupation. Au lieu de cela, les Irakiens n’ont vu que peu d’avantages puisque les billions dépensés pour la guerre sont allés directement dans les poches des Américains. L’économie irakienne a été détruite entre 2003 et 2008. Le cours de l’action Halliburton a quintuplé.

Le budget du Pentagone crée des emplois dans presque tous les bureaux du Congrès, ce qui donne à leurs membres de solides raisons de soutenir les augmentations budgétaires. Le keynésianisme militaire est le seul stimulant fiscal habituellement plebiscité par les démocrates et les républicains. Aujourd’hui, le but premier des militaires n’est pas de gagner des guerres, mais de stimuler l’économie nationale et de donner un air viril à nos dirigeants. Ce sont des raisons pathétiques pour mettre nos fils et nos filles en danger, sans parler des massacres d’enfants étrangers.

Ne vous méprenez pas : j’ai beaucoup de respect pour les soldats américains. L’armée pourrait bien être la grande institution la plus méritocratique et la moins raciste d’Amérique d’aujourd’hui. Dans les batailles rangées, nos soldats (et leur impressionnante puissance de feu) sortent presque toujours victorieux. Il y a une vérité dans Jarhead qui dit : « Les Marines gagnent les batailles. Les politiciens perdent les guerres. » Mais la victoire à la guerre ne consiste pas à tuer beaucoup de soldats ennemis ; elle consiste à soumettre leurs chefs à notre volonté, ce que nous n’avons pas fait depuis 1945. Même les plus sanguinaires d’entre nous ne peuvent pas penser que les guerres des 50 dernières années aient rendu l’Amérique plus forte.

L’Amérique n’a pas besoin d’une immense armée. Avec le Canada au nord, le Mexique au sud et les océans à l’est et à l’ouest, les États-Unis sont géographiquement plus sûrs que tout autre pays du monde. La Grande-Bretagne a vaincu Hitler parce qu’elle était une île. La Russie a vaincu Hitler parce qu’elle était un continent. Les États-Unis sont les deux. Notre énorme armée n’est pas nécessaire pour protéger notre patrie.

Si nous devons stimuler l’économie, nous pouvons le faire de meilleure façon : en investissant dans les infrastructures, l’éducation ou en fournissant un meilleur système de sécurité. Nous n’avons certainement pas besoin d’une énorme armée pour que nos dirigeants puissent se tenir debout et que les stratèges de Washington se sentent « viril ». Faire la guerre n’a plus de sens. Il est temps que nous le reconnaissions. La guerre pour les États-Unis aujourd’hui n’est rien d’autre qu’une triste combinaison de business et de mesures de relance budgétaire. Pas étonnant qu’on ne puisse pas gagner.

Tom Streithorst

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