États-Unis – Des sénateurs républicains présentent un projet de loi pour étouffer l’indépendance de l’Europe.

Article paru sur Strategic Culture, traduit par Soverain

Lors d’une réunion avec les ambassadeurs et les représentants permanents de la Russie le 19 juillet, le président Vladimir Poutine a déclaré : « les principes de concurrence et d’ouverture dans le commerce mondial sont de plus en plus remplacés par le protectionnisme, tandis que les gains et les opportunités économiques sont remplacés par des programmes partisans et des pressions politiques. Les liens économiques et la liberté d’entreprendre sont politisés. » Il estime que la Russie doit contrer cette tendance. Il y a suffisamment de preuves pour étayer son point de vue.

Un grand groupe de législateurs américains s’acharne à soutenir tout ce qui pourrait mettre l’Europe au pied du mur et blesser la Russie. Leur objectif est le projet gazier Nord Stream 2 qui prévoit un gazoduc sous la mer Baltique, de la Russie à l’Allemagne, d’une capacité annuelle de 55 milliards de mètres cubes. Cette coentreprise entre le géant russe de l’énergie Gazprom et la société française Engie, la société autrichienne OMV AG, l’anglo-néerlandaise Royal Dutch Shell et les sociétés allemandes Uniper et Wintershall devrait être opérationnelle d’ici fin 2019. Le président américain a le pouvoir d’imposer des sanctions sur le projet en vertu de la loi sur les sanctions de la CAATSA (NDT : littéralement « Contrer les adversaires de l’Amérique via des lois de sanction »), mais il y a un risque qu’il ne le fasse pas. C’est pourquoi certains législateurs américains estiment qu’il faudrait rectifier la situation en rendant ces mesures punitives obligatoires.

Le 18 juillet, le sénateur John Barrasso (Républicain – Wyoming) a présenté un projet de loi, coparrainé par les sénateurs Cory Gardner (Républicain – Colorado) et Steve Daines (Républicain – Montana), pour permettre aux États membres de l’OTAN « d’échapper à la coercition et à la manipulation politique de la Russie ». C’est une bien belle chose, mais personne n’a demandé une telle « aide » en Europe. Le sénateur affirme sur son site web que « l’Energy Security Cooperation with Allied Partners in Europe Act, ou ESCAPE Act, renforce la sécurité énergétique des membres de l’OTAN en fournissant à ces pays une énergie américaine fiable et sûre. Elle impose également des sanctions sur le gazoduc Nord Stream 2 qui transporterait du gaz naturel de la Russie vers l’Allemagne, ainsi que sur d’autres gazoducs russes exportateurs d’énergie ».

En bref, la législation vise à fournir aux Européens des conseils sur ce qu’ils doivent faire, car il est clair qu’ils n’ont pas la capacité de comprendre ce qui est bon pour eux sans bénéficier des très précieux conseils d’outre-Atlantique. Ils ne voient tout simplement pas la nécessité de « diversifier leurs approvisionnements et leurs voies d’approvisionnement afin d’améliorer leur sécurité énergétique », comme le sournois président russe Vladimir Poutine qui utilise le gaz naturel de son pays pour « extorquer et menacer » les alliés américains. Suffisamment crédules pour être facilement manipulés, les Européens sont trop myopes pour se rendre compte qu’ils sont « menacés ». Les sénateurs républicains états-uniens le savent mieux que quiconque.

Prenons par exemple le cas de l’Allemagne. Elle reçoit entre 50 et 75 % de son approvisionnement en gaz de la Russie. Le président américain Donald Trump a fustigé Berlin lors du sommet de l’OTAN en juillet pour sa dépendance aux approvisionnements russes en pétrole et en gaz, qui seraient « inappropriés » et rendraient Berlin « captive » de Moscou. Cela ne peut plus durer et leur ami américain est déterminé à y mettre fin et à renforcer la position de fermeté du président au moyen de législations. Si le gaz ne représente qu’environ 20 % du bouquet énergétique total de l’Allemagne, les Américains eux, feignent d’ignorer cet argument.

M. Barrasso n’a pas perdu de temps pour lancer une initiative afin d’éviter à ses amis de tomber dans le piège tendu par ces Russes rusés osant fournir une énergie stable et bon marché dont l’Europe a tant besoin pour améliorer ses performances économiques. La meilleure façon de le faire étant de punir l’UE (pour son propre bien), en autorisant des sanctions obligatoires sur le projet gazier Nord Stream 2, tout en promouvant les exportations américaines de gaz naturel liquéfié (GNL). La loi comprend un certain nombre d’exigences obligeant l’administration à faire pression sur les Européens. « Donner un coup de main » à ceux qui ne le demandent pas est un moyen de les obliger à se conformer.

La politique américaine va évidemment à l’encontre des intérêts de l’UE, qui n’a pas du tout besoin du GNL américain, puisque ses membres sont reliés par gazoduc à la Russie, à la Norvège et à l’Algérie. Ce qui est moins cher et beaucoup plus fiable. L’Europe est loin d’être totalement dépendante de Nord Stream. Elle dispose d’options compétitives, mais la demande de gaz en Europe augmente, ce qui souligne l’importance d’une baisse des prix. Le gaz russe livré sous la mer peut compenser le déclin de la production du Royaume-Uni, des Pays-Bas et du Danemark. Il convient de noter que le Nord Stream 1 était déjà utilisé à pleine capacité en 2018. L’Europe aura besoin de 120 milliards de mètres cubes (mmc) supplémentaires de gaz importé d’ici 2035.

Les exportations de gaz russe vers l’Europe ont augmenté de 8,1 % l’an dernier pour atteindre un niveau record de 193,9 milliards de mètres cubes, malgré une concurrence croissante. Plus de 670 entreprises de 23 pays sont impliquées dans le projet. Grâce à ces investissements, l’Allemagne, à elle seule, bénéficiera des retombées économiques de plus de deux milliards d’euros et de 13 000 emplois à plein temps. Ces effets positifs seront encore plus importants pendant la phase de construction. Les choses peuvent changer au fil du temps, mais à l’heure actuelle, le GNL n’est pas aussi intéressant économiquement que le gaz transporté par gazoduc, en raison de son temps de transport nécessaire (par la mer), de sa regazéification et de son stockage. L’Europe devrait dépenser de l’argent pour construire des installations afin d’augmenter le nombre de ports capables de recevoir et de retraiter le GNL. Ce serait beaucoup de temps et d’efforts.

Le droit de l’Europe à prendre ses propres décisions est en jeu alors que la bataille s’intensifie au sujet de Nord Stream 2. Elle a les outils pour résister à la pression américaine. Il ne fait aucun doute que le projet de loi sera soumis au Congrès par une procédure accélérée, mais il peut être combattu. Une forte résistance européenne pourrait faire réfléchir à deux fois le législateur américain avant qu’il apporte son soutien à un projet de loi limitant les prérogatives du président américain en matière de politique étrangère. C’est le moment pour l’UE de rester debout et de refuser de céder à cette pression. Il s’agit de choisir entre une Europe forte et indépendante, capable de défendre ses propres intérêts et son indépendance, ou une marionnette dansant au rythme de Washington.

Alex Gorka

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