Enième avis de décès : le clivage droite-gauche est mort

 

 

Le constat est établi depuis des années chez les observateurs aguerris de la politique française. L’alternative unique entre la droite et la gauche issue de la Révolution de 1789 est dépassée. Cependant, dédramatisons ce constat car ce n’est pas la première fois dans l’histoire de France que la clarté du clivage gauche-droite est aux abonnés décédés. Plusieurs fois, il fut atomisé, décalé, déplacé, recomposé et finalement rétabli. Au XIXe siècle notamment, lorsque le socialisme fit son apparition et occupa l’espace de la gauche après avoir envoyé au centre le républicanisme radical. Au XXe siècle également lorsque, une fois la IIIe République installée, le royalisme traditionaliste a glissé à l’extrême droite pour laisser l’espace politique à droite au républicanisme modéré, ancré dans un conservatisme moins traditionaliste et plus libéral économiquement. De même après la Seconde Guerre mondiale, lorsque la droite est majoritairement passée du conservatisme libéral au gaullisme.

Après le départ du général de Gaulle, l’espace politique disponible entre la droite et la gauche, le centre (duquel n’était pas issu le Général), est passé du radical-républicanisme (dont Jacques Chaban-Delmas fut le dernier défenseur) au giscardisme.  Depuis, un autre clivage est apparu, cet autre clivage n’a eu de cesse de s’étendre, de s’amplifier et de s’inoculer dans l’espace politique français. Vous l’aurez compris, ce clivage au sein même des partis distinguait les défenseurs de la construction européenne qui se faisait en rampant, et les critiques de cette idée qui fusait discrètement mais toujours plus fort. C’est d’abord Giscard tout seul qui voulut avancer vers l’avancement de la construction européenne.

Le giscardisme, tenant de l’idéologie néolibérale, à l’époque nouvelle en Europe, était la trahison du Gaullisme d’une part et du libéralisme classique par ailleurs. Plus qu’une trahison, il fut même un virage à 180°. La droite avait toujours été occupée par le conservatisme et par le libéralisme, ou le capitalisme. Ici, le néolibéralisme contrevient à ce que sont le capitalisme et le libéralisme classique, de même qu’il déroge au conservatisme et au patriotisme.Le néolibéralisme trahit en outre la pensée libérale classique. (postulat contre-intuitif, mais les travaux de Barbara Stiegler dans son dernier ouvrage : « Il faut s’adapter » sont extrêmement intéressants pour comprendre cette assertion.)

Quel rapport entre néolibéralisme et clivage gauche-droite ?

Aujourd’hui, le néolibéralisme n’est en effet, et on a pu l’apprécier avec suffisamment d’aigreur, plus une valeur occupant un espace politique situé à droite ou à gauche. On le trouve à gauche chez les socio-démocrates, et on le trouve à droite chez ceux qui se revendiquent proches du centre. Et on le retrouve évidemment au centre, espace politique actuellement assiégé par La République en Marche. Laquelle a synthétisé la plupart des néolibéraux de gauche et de droite prétendues.

Ce néolibéralisme se différencie du libéralisme classique en cela qu’il prône une toute-puissance du marché fondée sur l’instrumentalisation de l’Etat qu’il met à son service, au service d’un marché en outre faussé puisque dopé, altéré par l’Etat. En témoigne la nature de nos milliardaires français, qui ne sont pas des entrepreneurs jeunes et dynamiques qui ont réussi mais des perfusés au crédit d’impôt, aux subventions et aux commandes publiques. En témoignent aussi les gigantesques masses de normes produites par la France dans tous les domaines, laquelle surtranspose souvent les règlementations européennes d’ailleurs. On voit donc que ce n’est pas une idéologie de gauche ou de droite : elle reprend à la droite la nécessité d’un marché érigé en valeur cardinale, et a repris à la gauche la nécessité de l’assister et de créer un Etat envahissant (utile ou inutile, le mot ne comporte aucun jugement de valeur).

L’Europe au cœur du prochain clivage ?

Dans les faits, en façade ou en toile de fond du néolibéralisme, on l’a compris, on trouve l’Union européenne. Quel rapport ? Cette machine institutionnelle est le principal promoteur de cette idéologie. L’excès de normes est combiné à la nécessité d’un marché puissant, tant et si bien qu’il passe par le libre échange intégral au mépris des marchés nationaux. L’UE n’est d’ailleurs qu’un marché qui pour se maintenir fait appel à des institutions pseudo-politiques qui ne s’occupent que d’économie. En réalité, l’artificialisation du clivage droite gauche depuis l’avènement du néolibéralisme cache aujourd’hui un clivage qui prendra forme dans les années qui viennent : celui des partisans du néolibéralisme, et de l’Union européenne de facto (avec la dose de nuance qui convient entre UDI, LREM, PS), et les opposants à la politique néolibérale qui ne dérégule pas contrairement à ce que croit la gauche, mais qui régule à outrance pour mettre l’Etat et les individus au service du marché (là où le libéralisme classique entend que le marché est au service des individus et qu’à ce titre la régulation n’a besoin que d’être minimale).

Ces opposants au néolibéralisme doivent, en cohérence avec leur conviction, s’opposer aux traités européens, qui sont par essence et en substance, néolibéraux. Ces opposants au néolibéralisme et à l’Union européennes pourraient trouver leur place à droite ou à gauche, quand les premiers la trouveraient à gauche ou à droite. Mais si depuis le XIXe siècle le positionnement vis-à-vis de la question sociale déterminait l’emplacement politique des formations et des idées, c’est le positionnement quant à la question de la mondialisation néolibérale qui aurait pu demain devenir le facteur alpha du positionnement à droite ou à gauche.

Un OVNI politique encore mal identifié

Cependant, il est bien rare de trouver aujourd’hui dans l’espace politique un parti, ou ne serait-ce qu’un homme politique, qui décrie le néolibéralisme en tant que conception politique différente du libéralisme classique. La critique pourrait venir de la droite, puisque l’idée distord, déforme et abîme le libéralisme qui a toujours compté dans ses rangs. La médiocrité du Rassemblement National les pousse à décrier l’ultralibéralisme d’Emmanuel Macron, la même médiocrité est à signaler dans les bouches de la France Insoumise. Au sein du PS aussi.

Les Républicains quant à eux ne voient pas qu’il s’agit d’une nouvelle forme de l’idéologie qu’ils prétendent encore promouvoir aujourd’hui, ce qui les amène à s’en différencier difficilement contrairement à un mouvement comme Objectif France, résolument libéral. Le clivage entre partisans et opposants au néolibéralisme n’est donc pas encore établi, puisque l’idéologie n’est pas encore identifiée par le personnel politique. On le désigne comme étant « le mondialisme », « le capitalisme », « l’ultralibéralisme », mais jamais comme le néolibéralisme. Lorsque sa critique se sera construite et consolidée dans le monde politique, la critique de l’Union européenne pourra alors advenir de manière sérieuse, puisque l’un et l’autre sont définitivement à imbriquer.

Il est dans l’avantage de LREM et de l’Union européenne que cette idéologie n’ait pas de nom, afin d’entretenir le flou d’une idéologie déjà floue par nature. Cela contribue à son cheminement sans opposition. Autrefois teinté de sociale-démocratie ou de conservatisme modéré, il est aujourd’hui à nu et plus vulnérable que naguère.

Historiquement, ceux qui voudront mettre à bas l’Union européenne et le néolibéralisme devraient être à gauche. Comme lorsqu’en 1792 à l’heure où les partisans de la mort du Roi prirent place à gauche. Les partisans de la fin de l’Union européenne et du libéralisme pourraient en faire de même. Par opposition, les partisans du maintien de l’Ancien Régime prirent place à droite. A cette image, les partisans de la continuité de l’UE et du néolibéralisme pourront y prendre leur place. De même que la gauche a souvent porté cette opposition au marché (avant 1983), elle pourrait la porter de nouveau. Mais quid de ceux qui prônent un retour au libéralisme classique par la fin de l’UE ? Quid du souverainisme, jusqu’ici toujours porté par la droite ?

Quel avenir pour le spectacle politique français ?

La recomposition telle que décrite au-dessus paraît dans la tendance actuelle impossible, et semble décemment trop complexe pour une époque où le manichéisme et le simplisme sont à la mode. Le clivage entre socialistes et libéraux est bel et bien dépassé, et c’est désormais un clivage entre les néolibéraux et leurs adversaires qui se dessine à traits timides. Peut-être l’opposition au néolibéralisme viendra-t-elle à la fois de la gauche et de la droite. C’est sans doute pour cela que l’espace politique disponible pour LR et le PS s’étiole comme un fleuve en décrue : ils doivent choisir entre se rallier au néolibéralisme et à l’UE et contester ces deux concepts. Autrement, ils seront dans un flou artistique jusqu’à l’extinction, parce que le français aime le bipartisme et n’aime pas lo sfumato, c’est-à-dire le clair-obscur et la nuance diffuse. C’est d’ailleurs si vrai que, gageons, la présidentielle de 2017 sera la seule (avant longtemps) à avoir échappé au bipartisme et à avoir offert candidats au-dessus de 20%. Mais quid de l’écologie politique qui semble s’affirmer à l’issue des européennes ? Gageons là aussi : elle sera atomisée comme LR et le PS, entre critique de l’UE et du néolibéralisme et adhésion à l’UE, à l’euro et au marché.

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