Discours de Macron au Bundestag, pas uniquement commémoratif – L’édito Rousseau #3

Dernier maillon de la commémoration du centenaire de la fin de la guerre de 1914, Emmanuel Macron s’est rendu aujourd’hui au Bundestag (le Parlement allemand) pour y prononcer un discours d’une vingtaine de minutes. L’homme d’État commence par évoquer les guerres subies par l’Allemagne et son entre-deux-guerres peu flatteur, pour en venir à la grande capacité de résurrection de l’Allemagne. L’on comprend par la suite que cette résurrection est aussi le fruit de la volonté de la France, point de bascule inévitable vers la citation du « couple franco-allemand ». Notons d’ailleurs la passage dans lequel l’expression apparaît :

« Nous avons décidé de conclure une paix durable et d’encimenter puissamment le socle, en mettant en commun, ce par quoi nous nous faisions la guerre, puis en coopérant dans tant et tant de domaines.
Nous avons fait du couple franco-allemand le cœur d’une Europe unie, à laquelle se sont joints progressivement des partenaires qui, dans notre histoire, avaient été tantôt nos alliés, tantôt nos adversaires.
Nous avons installé ensemble, sur notre continent, ce sentiment qui n’avait jamais fait qu’affleurer dans les idéaux de nos plus grands penseurs, mais que nos peuples ne sentaient que confusément, et que nos dirigeants s’acharnaient à refuser. Le sentiment européen.
Nous avons, ensemble, durant ces dernières décennies, fait du rêve d’Erasme, de Goethe, d’Hugo et de Zweig, une réalité. »

Présenter la paix comme socle fondateur de l’Union européenne peut être plus facilement contredit que soutenu. L’on peut d’abord citer son origine purement commerciale (la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, organisation libre-échangiste sans aucun rapport avec la paix), mais également se poser une question de taille ; pourquoi promouvoir la paix entre les États d’un côté, et présenter de l’autre la Russie, les Etats-Unis et la Chine, au mieux comme des adversaires, au pire comme des ennemis ? Nous y reviendrons.

Par ailleurs, par coopération « dans tous les domaines », difficile de ne pas comprendre : Airbus, Ariane, Erasmus, Processus de Bologne (crédits ECTS), et autres organisations permettant aux États-membres une vraie coopération sans la notion d’adversaire (l’on peut à la rigueur parler de concurrent, comme Boeing). Cependant, non seulement ces dispositifs sont indépendants de l’Union européenne, mais ils sont en plus dénués de l’esprit commercial de cette dernière.

Passons vite le cas du « couple franco-allemand », puisque le lecteur assidu de Soverain ou de Coralie Delaume aura bien compris qu’en Allemagne, le-dit « couple franco-allemand » n’existe pas, au profit d’une « entente germano-américaine », et survolons l’ « Europe Unie », qui semble suggérer qu’Emmanuel Macron et Angela Merkel travailleraient main dans la main avec Viktor Orban, Andrzej Duda et Matteo Salvini.

Mais le plus étonnant est le point suivant, qui complète le reste de la phrase : l’Allemagne et la France seraient le moteur d’une union avec des « partenaires ».
Voilà à quoi en sont réduits les autres États : « des partenaires ». Outre la connotation purement commerciale du propos, c’est une façon d’installer l’idée d’une hiérarchie inquiétante pour une Europe qui semble unie derrière la France et l’Allemagne. L’on n’en attendrait pas moins de politiciens nationalistes, et l’on s’approche de l’idée d’une « Europe des six » qui semble promue par Laurent Wauquiez.

Puis arrive une autre expression : « le sentiment européen ». D’abord, tous les dirigeants ne se sont pas acharnés à le refuser : les dictateurs Hitler et Pétain approuvaient le principe d’une « Europe nazie » en des temps peu souhaitables. Par ailleurs, autant il est acceptable de parler de « sentiment européen » pour qualifier la perception de l’Union européenne qu’en a ses habitants, autant se vanter de la réalisation des rêves d’Hugo est faux, celui-ci y voyant un supra-État à objectif colonialiste. Zweig défendait l’idée d’une Europe des Nations, sur le modèle et surplombée par la Société des Nations (ancêtre spirituel de l’ONU), à des années-lumière du modèle commercial actuel. Il n’est pas la peine de parler des visions de l’Europe des autres savants, celles-ci étant bien plus anciennes.

 

À la suite de ce passage surréaliste, Macron continue de s’exprimer autour du fameux « sentiment européen » et du slogan bien connu « l’Europe c’est la paix ». Les idées amenées par la suite sont celles que, selon Macron, l’Union européenne n’a pas appréhendées : la question migratoire et sécuritaire, l’urgence climatique, l’évolution du numérique (dont l’intelligence artificielle), la transformation agricole, la défense commune (alors que nous croyions que l’Europe était la paix), la régulation de l’espace numérique, l’indépendance monétaire (alors que les États de l’UE payent le pétrole des monarchies du Golfe en dollars, et échangent avec l’Iran en dollars), la souveraineté alimentaire (alors qu’il n’est pas autorisé de créer de distinction entre les labels « bio » des différents pays du monde, même pour séparer les « bio » européens de ceux du reste du monde).
Macron estime que la France et l’Allemagne doivent être le fer de lance de toutes les idées précédemment citées. Logique, puisque les autres ne sont, selon lui, que des « partenaires ». Il pense aussi que ces combats peuvent être menés avec les mêmes slogans que ceux de l’UE actuelle :

« Nous partageons profondément le même espoir. Celui d’un monde régulé, d’un commerce juste, d’un environnement protégé, d’un équilibre permanent qui nous a construit entre liberté individuelle et conscience collective. »

En plus de ces slogans bien connus (et à un état aussi peu avancé, concernant l’environnement), l’idée d’un équilibre « entre liberté individuelle et conscience collective » est amenée. Par là, il faut comprendre l’origine de la loi Fake News, corollaire d’un flicage permanent des propos des uns et des autres. Doit-on également croire que Macron et ses « partenaires » souhaitent étriquer encore plus la liberté individuelle ? D’autant plus qu’il est plus tard question, au même moment où Macron évoque la protection des données, de « régulation des acteurs ». Les possesseurs de chaînes YouTube et de pages Facebook clôturées pour des motifs flous apprécieront…

Passé cela, l’éternel slogan macronien de « souveraineté européenne » nous est rappelé, et l’intéressé précise bien que cette idée suppose de « mettre en commun sa capacité de décision, sa politique étrangère, migratoire et de développement, une part croissante de son budget et même des ressources fiscales »… Ce grand précepte est opposé à l’ « immobilisme » et au « chaos ». La vision européenne de Macron se brouille ensuite lorsqu’il indique :
– que l’Europe se caractérise par une unité qui n’est ni uniformité, ni unanimité
– qu’il faudrait, pour faire progresser l’Europe, accepter « des rythmes ou des cercles différents […] en restant ouvert à chacun », ce qui semble proche de la position de son adversaire Laurent Wauquiez, encore une fois

Pour clore son discours, le président français cite Charles Péguy et ses correspondances respectueuses par courrier avec Ernst Stadler, pour illustrer une dernière fois l’ « amitié franco-allemande », fin d’un discours d’hommage imbibé de récupération politique et d’idéologie.

 

Olivier Rousseau.

Je m’intéresse notamment à la politique française, mais aime parfois m’évader vers des sujets sociétaux ou internationaux. Hors du clivage gauche-droite, mais ceux qui veulent m’y coincer de force devront me définir comme étant de gauche patriote. Rédige également pour www.infopremiere.fr


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