Deux millions… Et donc ?

Cet article publié le 14 août 2019 sur le site du grand quotidien espagnol El Mundo a été rédigé par Félix Ovejero, professeur d’éthique et d’économie à l’université de Barcelone, né dans la capitale catalane en 1957. Il est connu pour ses prises de position anti-séparatistes et son dernier ouvrage, paru en 2019, s’intitule La deriva reaccionaria de la izquierda (littéralement, La Dérive réactionnaire de la gauche).

Il aborde ici une récente déclaration de Fernando Sánchez Costa – président de l’association anti-indépendantiste Société civile catalane (Sociedad Civil Catalana) – selon laquelle l’on ne peut ignorer les exigences séparatistes formulées par deux millions de Catalans environ.

En 1962, George Wallace s’est présenté aux élections au poste de gouverneur de l’Alabama. Dans son programme, il s’engageait à ne pas respecter la sentence de la Cour suprême américaine de 1956 qui garantissait aux étudiants noirs le droit à suivre des cours à l’université. Il a obtenu 96 % des voix lors du scrutin. En conformité avec ce mandat démocratique, le 11 juin 1963, il s’est installé à la porte de l’université pour empêcher que puissent y accéder deux étudiants noirs, Vivian Malone et James Hood. Nicholas Katzenbach, procureur général adjoint des États-Unis qui accompagnait alors les étudiants, a demandé l’aide du président. Ce même jour, John F. Kennedy a promulgué le décret présidentiel 11 111, qui plaçait sous son commandement la Garde nationale de l’Alabama, jusqu’alors aux ordres de Wallace. Le général qui commandait ladite Garde nationale, Henry Graham, s’est adressé au gouverneur en bonne et due forme : « Monsieur, il est de mon triste devoir de vous demander de vous mettre sur le côté et de vous en remettre à l’autorité du président des États-Unis ». L’incident était clos.

Je n’ai pas pu m’empêcher de me rappeler ce qui s’était produit à ce moment-là lorsque j’ai entendu le président de la Société civile catalane, Fernando Sánchez Costa, régurgiter l’argument tant de fois utilisé par les socialistes catalans[1] : « L’on ne peut pas dire non à deux millions de personnes ». Il y a 56 ans, pourtant, cela a été possible. Et cela a fonctionné. Je le répète : Wallace avait obtenu 96 % des voix.

Le problème n’est pas le nombre. De fait, la démocratie consiste à dire non à bien plus de gens que deux millions de personnes. L’on dit déjà non à l’heure actuelle à 21 % des Espagnols qui s’expriment dans les sondages contre l’État des autonomies[2] et qui, dans un esprit impeccablement démocratique, acceptent avec résignation que leurs souhaits ne soient pas majoritaires. Soyons précis avec les chiffres, les notions et la démocratie : si nous disions oui à ces deux millions de Catalans indépendantistes, nous dirions par là même non à ces 21 % d’Espagnols opposés aux communautés autonomes mais aussi à tous ceux qui sont satisfaits de l’actuel système des autonomies.

Cet argument n’est rien d’autre que la variante d’une idée (« nous sommes nombreux mais pas assez ») à laquelle recourent les indépendantistes pour ne pas avoir à respecter la loi : nous autres, Catalans, constituons une minorité permanente au sein de l’Espagne et ne pourrons donc jamais obtenir de majorité parlementaire suffisante pour modifier le cadre politique national. Il a beau être paré de tous les oripeaux académiques possibles, cet argument entre en contradiction avec une évidence indiscutable qui le rend invalide en termes logiques : nous faisons tous partie d’une minorité face à une majorité potentielle. Nous autres, Catalans, ne sommes pas différents des Andalous, des métallurgistes ou des cyclistes, qui sont eux aussi des minorités permanentes – tout comme le seraient, dans une Catalogne indépendante, les habitants de Badalona[3], les philatélistes ou les myopes.

Chacun d’entre nous fait partie de plusieurs minorités en même temps mais cela ne l’empêche pas, en tant que citoyen doté d’une identité plurielle, de prendre des décisions avec les autres sur un pied d’égalité. Tentez de remplacer « Catalans » par « homosexuels » ou « noirs » et vous verrez l’indigence de cet argument qui ne montre qu’une seule chose : le peu de confiance que ceux qui l’agitent ont en leurs propres capacités à fonder leurs exigences sur des raisons valables. Les Espagnols ont accepté le mariage homosexuel car, bien qu’il ne concerne que peu de monde, il nous a semblé juste à tous.

Mais cet argument présente un autre aspect encore plus indécent qui a servi aux socialistes catalans à se montrer conciliants à l’égard du nationalisme et, en fin de compte, à finir par en défendre les thèses : « Il existe une majorité (ou un large consensus) en faveur de la normalisation de la situation (plus d’autogouvernement régional, plus de ce que vous voudrez) et nous ne pouvons pas ignorer cette réalité ». Un large consensus qui, bien entendu, s’élargit encore lorsque les socialistes se rallient en nombre à cet argument insensé. De fait, si nous l’acceptons tous, nous nous retrouvons alors en situation d’unanimité. Naturellement, un tel argument pourrait aussi servir à défendre la position strictement opposée : si le PSC s’était opposé, par exemple, à l’immersion linguistique[4], ce large consensus serait tout autre.

Semblable argument ne démontre rien si ce n’est l’opportunisme et le manque de convictions de celui qui y a recours. C’est précisément ce que nous appelons aujourd’hui le populisme. Cet argument nous aurait sans doute poussé à faire bloc avec Wallace et à empêcher l’accès à l’université des étudiants noirs de l’Alabama. Le monde d’aujourd’hui serait dans ce cas toujours celui qu’il était en 1963.


[1] Bien qu’allié au Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) – formation nationale – à toutes les élections générales, le Parti des Socialistes catalans (PSC) forme une entité à part entière, à l’image de la CSU bavaroise à l’égard de la CDU allemande. [N.d.T.]

[2] L’expression « État des autonomies » (Estado de las autonomías) désigne l’organisation territoriale actuelle de l’Espagne, qui se trouve divisée en dix-sept communautés autonomes (comunidades autónomas) aux larges prérogatives politiques et économiques. [N.d.T.]

[3] Peuplée de plus de 215 000 habitants, cette ville fait partie de la banlieue de Barcelone et constitue l’un des bastions de l’anti-séparatisme en Catalogne. [N.d.T.]

[4] L’immersion linguistique consiste, pour les autorités catalanes, à imposer à tout le système éducatif public des cours presque exclusivement en catalan, marginalisant ainsi l’espagnol, qui constitue pourtant la langue maternelle d’une majorité assez nette de la population régionale. Cette mesure, qui existe depuis des décennies, est contestée par une bonne partie des parents d’élèves, souvent sans grand succès en raison du refus de la part des autorités régionales de tenir compte de leurs demandes. [N.d.T.]

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