[Catalogne] Des solutions politiques ? Mais pour qui ?

Article de Félix Ovejero traduit par Nicolas Klein

Cet article publié le 1er octobre 2018 sur le site du grand quotidien espagnol El Mundo a été rédigé par Félix Ovejero, professeur d’éthique et d’économie à l’université de Barcelone, né dans la capitale catalane en 1957. Il est connu pour ses prises de position anti-séparatistes et son prochain ouvrage, à paraître dans quelques semaines, s’intitulera La deriva reaccionaria de la izquierda (littéralement, La Dérive réactionnaire de la gauche).

Un philosophe au jugement sûr affirmait que, si l’on tombait dans un texte sur le terme « dialectique », il valait mieux supprimer ce mot et relire le texte. Si ce dernier gagnait en qualité (comme cela arrive le plus souvent lorsque la prose se rapproche de la concision des lettres commerciales), il devenait évident que le vocable « dialectique » n’était que du remplissage. Si ledit texte n’avait plus de sens, il valait mieux le jeter à la corbeille.

Je me remémore toujours cette recommandation lorsque je tombe sur l’un de ces termes fourre-tout qui servent à soutenir la rhétorique politique. Cela m’arrive avec « fédéralisme », « autogouvernement », « changement », « réforme constitutionnelle » ou « dialogue ». De tels mots plaisent à tout le monde tant que l’on ne demande aucun détail à leur sujet. Chaque homme politique y met ce qu’il veut (si tant est qu’il y mette un contenu réel) puis attend que lui parvienne la question suivante, histoire qu’on ne vienne pas l’importuner en exigeant des précisions.

La formule magique s’avère parfois utile durant un temps et elle peut même remplir une mission-clé, apaiser l’auditoire – ou plutôt l’endormir. C’est aussi le rôle joué par la Constitution espagnole, avec ses nationalités et ses régions[1].  Il s’agit dans ce texte de parvenir à un pacte fondé sur la confusion, à un « nous sommes d’accord même si nous ne savons pas sur quoi ». Chacun peut ainsi rentrer au bercail et, dans un regard ridiculement malin, déclarer à ses troupes : « On les a bien eus ». Les nationalistes catalans et basques, devenus maîtres en la matière, ont fait preuve d’une productivité stakhanoviste dans le domaine des termes creux : langue propre[2], normalisation[3], communautés historiques[4]. « Achetez donc nos saucisses », nous disaient-ils sans exagération aucune, « nous nous chargerons de les fourrer à notre goût ». Et voici que nous achetons la marchandise.

Pourtant, en dehors du monde des chamanes, les formules magiques ne servent à rien. Les ambiguïtés finissent le plus souvent par exiger un contenu précis et les sujets dont on se sert à tout bout de champ (y compris Francisco Franco, ce Maure aujourd’hui décédé qui nous est si utile[5]) sont bien usés. C’est à ce moment-là que les problèmes ressurgissent avec plus d’acuité encore et que, comme dans toute relation amoureuse, apparaissent les reproches que ne manquent pas d’adresser ceux qui ont cru à des promesses que personne n’a faites mais que chacun croit se rappeler à sa guise.

Le gouvernement de Pedro Sánchez a remis en circulation l’une de ces expressions fourre-tout déjà bien trop utilisées : « chercher des solutions politiques au conflit catalan ». En sept mots, l’on repère déjà deux ambiguïtés et un périmètre erroné. La première de ces ambiguïtés : la description du conflit. À en croire certains, le conflit catalan provient du fait que les exigences nationalistes n’ont pas été satisfaites. Quant aux raisons qui nous pousseraient à les satisfaire, elles ne sont pas vraiment claires. L’exploitation économique de la Catalogne et l’absence de reconnaissance de son identité propre, si souvent invoquées, ne sont que des fables pour enfants : la Catalogne est une économie sous assistance respiratoire et s’il existe bel et bien une identité méprisée, c’est celle de la majorité des Catalans qui, pour commencer, ne peut même pas étudier dans sa langue maternelle. Certains commentateurs, qui pensent ainsi être plus percutants, affirment que les indépendantistes sont nombreux et que leurs réclamations sont aujourd’hui consolidées. Un tel argument aurait pu être utilisé par les racistes de l’Alabama ou les sexistes de tous les pays du monde. Inutile de pousser des cris d’orfraie à la lecture de cette comparaison car le scénario est le même dans ces trois cas : certains citoyens exigent de limiter les droits d’autres citoyens en vertu d’une caractéristique particulière (sexe, couleur de la peau ou identité). Traditionnellement, la meilleure des réponses politiques face à ces revendications a consisté à en combattre les idées pernicieuses sans s’intéresser au nombre de personnes qui les défendent ou aux raisons (y compris biologiques) qui poussent à soutenir de telles absurdités. L’empire de la loi et son explication ont toujours rempli leur mission dans ce contexte. Les gens peuvent changer jusqu’à leurs addictions – souvenez-vous que l’Espagne était un pays de fumeurs invétérés jusqu’à peu[6].

Cette première ambiguïté en entraîne une seconde : la description d’un problème est généralement à la source de la solution que l’on veut lui apporter. Si l’on accepte la description que nous avons développée plus haut, l’on ne peut qu’accepter les solutions proposées par les nationalistes catalans. Il s’agira toutefois dans ce cas d’une solution pour les nationalistes et non pas pour la Catalogne. Et ne nous y trompons pas : il s’agirait alors de reconnaître la Catalogne comme unité de souveraineté à part entière. L’organisation d’un référendum, quel qu’il soit, sur la question de l’appartenance de la Catalogne à l’Espagne signifierait purement et simplement une indépendance de facto de la région ou la reconnaissance de sa possibilité (ce qui reviendrait au même). Le souverain est celui qui a le dernier mot et, même lorsqu’il choisit de rester muet, il a toujours le pouvoir de parler lorsqu’il le jugera pertinent. L’action de voter en elle-même entraîne l’acceptation d’un demos légitime.

Et c’est là que surgit la troisième imprécision : le périmètre du problème n’est pas la Catalogne mais l’Espagne. Il s’agit d’un périmètre au sens propre, entre autres choses parce que tous les citoyens espagnols ne peuvent pas accéder à des postes de travail sur un pied d’égalité[7]. Mais il s’agit également d’un périmètre au sens figuré car l’acceptation du récit nationaliste par tous les responsables espagnols de premier plan a entraîné une dégradation de la qualité de la démocratie espagnole. Les efforts fournis par un si grand nombre de dirigeants nationaux pour ôter au nationalisme toutes ses responsabilités nous ont conduits à rabaisser nos prétentions en matière de qualité démocratique et à vider de leur sens les fondements de notre État de droit. On a pu le voir dans les réponses et les discours incendiaires des séparatistes, comme celui de Joaquim Torra[8] au Théâtre national[9], qui a proféré des propos que l’on n’avait jamais entendus en Espagne dans la bouche d’un responsable politique comparable durant ces quarante dernières années. Alors que la salle ne s’était pas encore vidée, l’on pouvait déjà entendre la voix de ceux qui étaient disposés à trouver dans ces paroles des gestes de bonne volonté ou de ceux qui étaient prêts à offrir au pyromane des excuses qu’il n’avait jamais demandées. « Ce ne sont que des mots », disaient-ils. La façon de juger ce discours était ainsi adaptée afin de rendre le délire de Quim Torra acceptable. C’est ce chemin d’impunité permanente qui a permis aux nationalistes catalans de cultiver leur hypersensibilité d’individus toujours offensés et enfermés dans leur bulle. C’est aussi ce qui les a poussés, in fine, à se lancer dans la vertigineuse fuite en avant du 1er octobre 2017[10].

Mais, si notre réaction face à de telles insultes a été déplorable, la réaction de ceux qui remercient les séparatistes catalans lorsqu’ils respectent la loi est encore pire. Quiconque comprend le respect de la loi comme un geste de bonne volonté corrompt le principe même de la loi, qui n’admet pas que chaque citoyen l’applique de façon discrétionnaire. Celui qui réagit de la sorte accepte implicitement que les pouvoirs publics peuvent violer la loi. Si le respect de la loi est laissé au bon vouloir de chacun, il n’y a plus de loi mais que de l’arbitraire. Le mal que le nationalisme nous a fait, à nous autres Catalans, est énorme mais il a commis un mal plus irréparable encore : celui qu’il a infligé à la démocratie espagnole.

Le gouvernement de Pedro Sánchez ne peut accepter le récit de ceux qui veulent détruire l’État au risque de mettre en danger notre démocratie. Ce récit est par ailleurs une marchandise contrefaite. Il existe en effet une autre description du problème, plus proche des faits et plus en phase avec des solutions qui viendraient de la gauche. Disons-le tout de go : il ne s’agit pas de solutions pour les nationalistes mais bien pour les Espagnols. Le problème qui se pose en Catalogne est celui des libertés. Voici un résumé du conflit réellement existant : un Parlement fermé ; un président régional aux ordres d’un fugitif qui affirme être en guerre avec l’Espagne[11] ; un parti politique majoritaire auquel on refuse l’autorisation pour tout acte public[12] ; un conseiller régional à l’Intérieur qui fait afficher des pancartes de soutien à des personnes en pleins démêlés avec la justice ; et des institutions dominées par un pouvoir partial. Le problème est bel et bien le nationalisme catalan. La tension et la déloyauté sont ses deux modi operandi en matière politique. Le nationalisme catalan est un problème qui se présente comme une solution à d’autres problèmes qu’il ne cesse de créer et dont il se nourrit.

Si l’on accepte le diagnostic selon lequel nous nous trouvons face à une idéologie intrinsèquement vouée à l’inégalité et que nous devons combattre, si l’on accepte de prendre en charge une communauté de citoyens libres et égaux, nous serons à même d’offrir des réponses politiques sérieuses à ce problème et nous ne chercherons alors plus à se réconcilier avec le monde mais à véritablement le changer. Il n’y a rien de plus affligeant que d’entendre les lamentations de Josep Borrell[13] : « Si seulement j’avais les moyens et les ressources de Diplocat[14] ! ». Voilà qui est triste mais qui n’est en rien surprenant. Il ne s’agit que de l’inexorable conséquence d’une cause précise : accepter le récit nationaliste du conflit et, par là même, sa solution politique, à savoir la défaite de l’État espagnol.

Je pense moi aussi que nous avons affaire à un conflit politique et je crois qu’il oppose la pensée des Lumières à l’une des nombreuses variantes du corpus idéologique réactionnaire – la plus classique d’entre elles, même. Voici une liste (non exhaustive) des solutions politiques (de gauche, pour être précis) que l’on pourrait mettre en œuvre si l’on acceptait ce diagnostic : récupérer les compétences en matière d’instruction publique[15] ; fermer les ambassades catalanes à l’étranger ; mettre les Mossos d’Esquadra[16] sous les ordres du ministre de l’Intérieur ; porter plainte contre TV3[17] pour incitation à la haine chaque fois que cela sera nécessaire (en d’autres termes, tous les jours) ; et surtout appliquer des politiques institutionnelles qui nous éviteront de dépendre dans notre ensemble d’un petit nombre d’individus qui, par définition, se moquent de l’intérêt général. Je ne sais pas si l’on parviendrait à résoudre notre problème en dix ans. En revanche, je suis certain d’une chose : la solution ne consiste pas à répéter encore et encore les erreurs qui nous ont conduits là où nous en sommes – sur le chemin de la destruction de l’État.

 

Traduction de Nicolas Klein

[1] Il s’agit d’une référence à l’expression contenue dans l’article 2 de la Constitution espagnole de 1978 : « La Constitution est fondée sur l’unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols. Elle reconnaît et garantit le droit à l’autonomie des nationalités et des régions qui la composent et la solidarité entre elles ». [N.d.T.]

[2] L’expression « langue propre » (lengua propia) est utilisée à tort et à travers dans les communautés autonomes qui disposent d’une langue régionale (comme le catalan, le basque ou le galicien) pour désigner cette dernière, par opposition à l’espagnol, qui deviendrait ainsi une langue imposée depuis l’extérieur. [N.d.T.]

[3] Le terme « normalisation » (normalización) renvoie, dans le domaine linguistique, à l’imposition généralisée de la langue régionale dans un nombre croissant de secteurs (instruction publique, système de santé, administration, droit, etc.) de certaines régions espagnoles au détriment des hispanophones natifs. [N.d.T.]

[4] Plusieurs communautés autonomes espagnoles sont officiellement reconnues, dans le cadre de leur statut d’autonomie, comme des « régions » ou des « nationalités historiques » : l’Andalousie, l’Aragon, les îles Baléares, les îles Canaries, la Catalogne, la Communauté de Valence, la Galice et le Pays basque. [N.d.T.]

[5] L’utilisation du terme « Maure » fait ici référence à la fois au lieu où les nationalistes ont perpétré leur coup d’État en juillet 1936 (le Maroc alors sous administration espagnole) et à la Garde maure de Franco, composée de troupes rapprochées d’origine marocaine qui protégeaient le dictateur entre 1939 et 1956. [N.d.T.]

[6] En Espagne, depuis 2006, la loi interdit strictement de fumer dans certains lieux publics où cela était encore possible, comme le poste de son travail ou les centres culturels. Un nouveau texte daté de 2011 étend encore le périmètre d’interdiction de la consommation de tabac dans le pays. [N.d.T.]

[7] L’imposition du catalan dans tous les domaines de la vie publique de la communauté autonome prive de facto les hispanophones de naissance d’une autre région espagnole de l’accès à un emploi en Catalogne, notamment dans le secteur public (administration, instruction, médecine hospitalière, etc.) En revanche, tout Catalan peut prétendre occuper un emploi dans le reste de l’Espagne, où il ne lui sera pas imposé la maîtrise d’une langue supplémentaire à celle(s) qu’il connaît déjà, ce qui crée par conséquent un « marché captif » de l’emploi en Catalogne. [N.d.T.]

[8] Actuel président de la Généralité de Catalogne. [N.d.T.]

[9] Ouvert en 1996 à Barcelone, le Théâtre national de Catalogne a été le 4 septembre 2018 le lieu choisi par Joaquim Torra pour prononcer son discours de rentrée devant un parterre de journalistes invités pour l’occasion. Frappant par la violence de son contenu, ce discours n’a pas été prononcé au Parlement régional catalan (Parlament) car le bureau de la chambre, contrôlé par les séparatistes, a décidé de la fermeture dudit Parlement jusqu’au début du mois d’octobre. Beaucoup y voient une façon pour le gouvernement régional (Govern) de ne pas avoir de comptes à rendre à l’opposition anti-indépendantiste. [N.d.T.]

[10] Date à laquelle a été organisé le référendum séparatiste illégal en Catalogne. [N.d.T.]

[11] À savoir Carles Puigdemont, ancien président régional. [N.d.T.]

[12] C’est-à-dire Citoyens (Ciudadanos), parti arrivé en tête aux élections régionales du 21 décembre 2017 et farouchement opposé aux indépendantistes. [N.d.T.]

[13] Actuel ministre espagnol des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la Coopération. [N.d.T.]

[14] Créé en 2012, le Conseil de la Diplomatie publique de Catalogne (souvent appelé « Diplocat ») agit dans les faits comme un véritable Ministère des Affaires étrangères de pays indépendant, notamment par le biais d’ambassades à l’étranger. [N.d.T.]

[15] Qui ont été déléguées à la Catalogne dans leur intégralité, ce qui a entraîné un endoctrinement massif des écoliers dans la communauté autonome. [N.d.T.]

[16] Police autonome régionale catalane. [N.d.T.]

[17] Principale chaîne de télévision publique régionale catalane, qui prend fait et cause pour le séparatisme et ne représente les unionistes que de façon marginale ou sciemment ridicule. [N.d.T.]

Agrégé d’espagnol et ancien élève de l’École normale supérieure (ENS) de Lyon, Nicolas Klein est actuellement professeur d’espagnol en classe préparatoire. Spécialiste de l’Espagne contemporaine, il est l’auteur d’un livre intitulé Rupture de ban – L’Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017), le traducteur d’Al-Andalus : l’invention d’un mythe – La réalité historique de l’Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L’Artilleur, 2017) et le rédacteur de nombreux articles sur les réalités espagnoles actuelles.


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