Il est dangereux pour l’économie britannique de dépendre de la bonne volonté de l’UE sur le Brexit

La Grande-Bretagne est la plus grande puissance militaire de l’UE, mais Theresa May a été accusée de prendre la meilleure part du gâteau par les fonctionnaires de l’UE lorsqu’elle a généreusement juré de soutenir « inconditionnellement » l’Europe sur le plan militaire. CREDIT: BAE SYSTEMS

Theresa May est damnée si elle le fait, et damnée si elle ne le fait pas. Les gestes de bonne volonté les plus clairs se sont retournés contre elle.

L’année dernière, elle a été vigoureusement critiquée dans les capitales européennes – ainsi que par des ennemis au Royaume-Uni – pour avoir tenté de « faire chanter » l’Europe dans son discours de Lancaster House. Son outrage était de faire allusion très doucement au fait que l’engagement de la Grande-Bretagne en faveur de la défense et de la sécurité européenne pâtirait d’un échec des négociations Brexit.

Lors de la Conférence de Munich sur la sécurité qui s’est tenue le week-end dernier à Munich, elle a écarté cette « menace » déguisée, promettant que la solidarité britannique en matière de défense avec l’Europe était « inconditionnelle ». Elle a réclamé un traité de sécurité rapprochée, peu importe ce qui se passe dans les pourparlers sur le Brexit. Elle a accepté l’emprise de la Cour européenne sur la coopération en matière de criminalité et de terrorisme dans ses rapports avec Europol, Eurojust et le mandat d’arrêt européen.

Ce sont des manœuvres extraordinaires. La Grande-Bretagne n’est pas une demanderesse en matière de sécurité. C’est la plus grande puissance militaire de l’UE. Elle héberge le centre d’écoute électronique du GCHQ (NDT: littéralement « Quartier général des communications du gouvernement ») et fait partie du réseau de renseignement anglo-saxon Five Eyes. L’hypothèse doit être que ces ouvertures amicales pourraient changer l’ambiance tendue sur le Brexit, et faciliteraient le chemin vers le « Canada + » :  l’accord commercial avec les services inclus.

Quelle a été la réaction ? Une réponse glaciale de Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, qui n’hésite pas à dire que le fait de faire bonne impression sur la sécurité pourrait faire prendre un virage différent au Brexit. La faction allemande au Parlement européen l’a rejeté comme étant encore plus « un tri sur le volet » (NDT : trop de concessions en faveur du Royaume-Uni dira-t-on). Die Zeit l’appelait – en désapprouvant – « la sécurité à la carte ».

Helmut Anheier, éminence grise de l’école Hertie à Berlin, a accusé Mme May de femme  » superficielle nostalgique de l’empire britannique ». Ces réactions sont étonnantes pour les Britanniques et je ne suis probablement pas le seul à ressentir un sentiment profond de colère contre le discours politique européen tordu sur le Brexit.

 

 

Ce n’est peut-être que du bruit politique. On rapporte que la chancelière Angela Merkel a enterré la hache de guerre, qu’elle est plus ouverte à un accord commercial sur mesure, prête à accepter quelque chose de plus novateur que les mauvais choix du « Canada » ou de la « Norvège ». Mais personne ne sait vraiment ce qu’elle a dit au Premier ministre vendredi dernier à Berlin, alors que les deux dirigeantes se sont retirées seules pendant vingt minutes, sans aucun fonctionnaire dans la salle.   

Mme May prend le risque. Elle a renoncé à deux atouts – l’argent et la défense – afin de débloquer le terrain politique, sans garantir à notre connaissance que cela permettra de sortir de l’impasse. Reconnaissons qu’il s’agit là d’une approche justifiée à un problème épineux. Parfois, il faut prendre de tels risques dans la gestion compliquée des affaires de l’État. En tout état de cause, elle n’a guère le choix étant donné les calculs politiques du Parlement et les fissures constitutionnelles sur l’Écosse et l’Irlande.

Mais soyons également clairs sur les conséquences, s’il s’avère que cette stratégie repose sur des vœux pieux. Que se passe-t-il si nous arrivons au sommet de l’UE en octobre pour découvrir que le « Canada + » n’est pas proposé ?  Pire encore, si nous découvrons que même un accord limité de type « Canada » est assorti de conditions contraignantes – « Canada dry on Norwegian rocks » comme le dit l’adage, brutalement décrit dans des documents de l’UE qui ont fui – qui lieraient la Grande-Bretagne à l’ordre juridique de l’UE en tant que colonie perpétuelle ?

Que se passe-t-il si les députés européens votent contre le compromis final ? Que se passe-t-il s’il y a une contestation tardive de la CJUE par un certain nombre de plaignants éventuels ? Il serait alors trop tard pour revenir de manière ordonnée aux termes de l’Organisation Mondiale du Commerce, car cela demande au moins un an de préparation. La Grande-Bretagne pourrait avoir à choisir entre le bord du gouffre ou une capitulation totale. Cela aurait certainement des effets désastreux sur la démocratie britannique, bien plus importants que les futilités relatives de tel ou tel modèle commercial.

Les critiques d’un  » Brexit propre  » s’empressent de prédire de graves dommages économiques causés par un modèle « OMC » mais n’expliquent jamais ce qui se produirait si leur stratégie dite de  » Brexit souple  » ne parvenait pas à calmer les Ayatollahs idéologiques de l’UE ou si elle s’avérait fondée sur une incompréhension totale de ce que l’UE – c’est-à-dire l’Allemagne – pense qu’elle doit faire pour défendre le caractère sacré du projet européen et empêcher d’autres défections. On peut soutenir que c’est là un risque économique encore plus grand.

Personnellement, j’ai tendance à penser qu’une adhésion immédiate à une sortie type « OMC » serait économiquement plus sûre, étant donné les risques effrayants qui apparaîtraient au moindre faux pas.

Les attaques contre l’option de l’OMC sont devenues si hystériques et si omniprésentes qu’un débat sérieux a été étouffé. Il vaut la peine de lire une note de l’économiste de Cambridge, Graham Gudgin sur « Briefings for Brexit », le nouveau site Web créé par des universitaires de lutte contre la propagande de fake news et de fausses expertises.  

Le rapport du maire de Londres « Preparing for Brexit » – rédigé par Cambridge Econometrics – concluait que la perte de production économique en vertu des règles de l’OMC ne serait que de 2,7 % d’ici 2030, soit moins de la moitié du préjudice allégué par le Trésor. Le détail le plus révélateur est que cela est dû en grande partie aux effets mécaniques d’une migration plus faible. Les différences de revenu par habitant sont si faibles qu’elles se situent dans la marge d’erreur. Cela ne veut pas dire qu’ils ont raison, mais ce serait réconfortant qu’on dise au peuple britannique que de telles conclusions existent.

 

 

William Hague a écrit dans ce journal plus tôt cette semaine que les camps opposés au « cabinet de guerre » sur le Brexit pourraient trouver un terrain d’entente dans la dernière « option hybride » de l‘Institute of Directors (NDT : équivalent du MEDEF en France), une union douanière partielle pour les produits industriels et certains aliments transformés. C’est une variante du modèle turc. 

Elle éclaircirait la frontière irlandaise et éviterait le casse-tête des « règles d’origine » d’un accord de type canadien, jugé irréalisable par l’industrie chimique et le gouvernement japonais. Face à cette proposition, le Royaume-Uni ne serait pas en mesure de forger des accords commerciaux avec d’autres pays dans tous les domaines couverts, ce qui laisserait le Royaume-Uni pris au piège en tant que partie partielle de l’Union douanière.

Cette semaine, le rapport du Comité commun de sortie de l’Union européenne a fait état de nombreux problèmes liés au modèle turc : les camions s’entassent à la frontière d’entrée de l’UE (ce qui n’est pas censé se produire) ; il n’ y a aucun groupe spécial de règlement des différends qui fonctionne, ce qui entraîne des sanctions antidumping et des frictions ; et la Turquie a depuis compris que l’asymétrie de l’accord la laisse à la merci des pays tiers, sans qu’il y ait de réciprocité.

Il est loin d’être clair que l’UE accepterait un tel accord hybride sans conditions, comme le rapport le concède. Lorsque nous le saurons, il sera trop tard pour revenir à l’OMC. Je pense que Bruxelles imposerait un carcan réglementaire qui réduirait à néant le commerce et la souveraineté politique, déterminé à prévenir les divergences réglementaires à l’avenir.

En lisant la lettre courtoise de Jacob Rees-Mogg et des 62 Brexiteers du parti conservateur du European Research Group, on se rend compte à quel point leurs six « suggestions » au Premier ministre sont vraiment raisonnables. Ils veulent une « pleine autonomie réglementaire », une capacité illimitée de négocier les futurs accords commerciaux, des négociations sur la base d’un « partenaire égal » plutôt que d’accepter le contrôle du dispositif par l’UE, la préparation d’un retour à l’OMC si nécessaire, et une insistance pour que tout accord transitoire soit conforme à l’article 24 du GATT – ce qui signifie que la destination finale doit être claire.

C’est censé être la « note de compensation » ou, selon les mots d’Anna Soubry, l’obsession « idéologique » d’une faction qui place la cause au-dessus du pays. Tout ce que dit la lettre, c’est que la Grande-Bretagne devrait redevenir un pays autonome, ce que les électeurs pensaient avoir choisi lors du référendum.

Tout ceci se heurte au problème fondamental de toutes les variantes « souples » du Brexit – et j’ai soutenu l’option norvégienne dans le passé -, à savoir qu’elles laissent la Grande-Bretagne dans une position insidieuse de vassal sans droit de vote, garantissant une guerre politique sans fin avec l’Europe.

Les événements des dix-huit derniers mois ont montré à quel point il est désagréable de se faire piéger et mis dos au mur par une UE impériale, ce que l’ancien ministre des affaires étrangères Sir Malcolm Rifkind a implicitement reconnu cette semaine avec ses avertissements sur le statut de « vassal ».  Il va de soi qu’une telle relation déséquilibrée ne peut pas fonctionner de manière plausible dans le temps, mais c’est précisément le point de vue de ceux qui visent réellement à renverser le verdict du référendum.

Ambrose Evans-Pritchard

Traduit de l’Anglais par Soverain

Source de l’article original

 

 

Ambrose Evans-Pritchard est rédacteur en chef des affaires internationales du Daily Telegraph. Il couvre la politique et l’économie mondiale depuis 30 ans, basé en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique latine. Il a rejoint le Telegraph en 1991, en tant que correspondant à Washington et plus tard correspondant pour l’Europe à Bruxelles.

En collaboration avec Ambrose Evans-Pritchard, Soverain traduit régulièrement quelques uns de ses articles afin de les mettre à la disposition des Français désireux d’avoir un autre angle de vue sur l’actualité européenne.

Les articles originaux de cet auteur sont disponibles sur le site du Telegraph à l’adresse suivante : https://www.telegraph.co.uk/authors/ambrose-evans-pritchard/
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