Complotisme, gilets jaunes et manipulations

Pour la deuxième année consécutive, la fondation Jean-Jaurès vient de commander un sondage (voir le sondage ici) et d’établir deux rapports en relation avec l’IFOP et Conspiracy Watch à propos des Français, du complotisme, des Gilets jaunes. Pour la deuxième année consécutive, nous nous interrogeons : que doit-on penser de ce sondage particulièrement médiatisé par la presse mainstream et qui conclut à une « tendance au complotisme » des Gilets jaunes ?

Les Gilets Jaunes à Bordeaux, le 9 février | Mehdi Fedouach

Un sondage orienté

Tout d’abord, rappelons que la fondation Jean-Jaurès est une fondation dont 80 % des fonds proviennent de différents services et ministères de l’État et 2 % des groupes socialistes du Parlement et du Sénat. Être une fondation de gauche n’empêche pas forcément d’être honnête, mais dans le cas présent le sondage est clairement orienté.

La notion de complotisme sur laquelle sont interrogés les sondés est particulièrement floue et mélange tout: l’immigration, les vaccins, la mort de Lady Di, la conquête spatiale, les Illuminati, les attentats du 11 septembre, ou encore les chemtrails. On mélange cela dans un paquet, on secoue, on interroge par informatique 1.760 personnes « représentatives de la population française », puis on publie les résultats tant souhaités en utilisant les services des différents réseaux et personnalités au sein des médias mainstream pour les « analyser » et en tirer des conclusions.

Ainsi, on peut propager sous couvert de résultats sondagiers « fiables » son idéologie bourgeoise cosmopolite anti Gilets jaunes. Voici quelques exemples fréquemment entendus:

  • Les Gilets jaunes sont plus à même d’être complotistes
  • Ceux qui croient le plus en des « théories du complot » sont les moins bien éduqués et les moins en réussite professionnellement
  • Ceux qui s’informent sur Internet sont plus complotistes que ceux qui s’informent grâce aux médias traditionnels
  • Le Grand Remplacement est un complot

Si l’on regarde les chiffres de plus près, plusieurs précisions sont à noter, pour recadrer un peu certains journaux de service public qui s’emballent. Tout d’abord, pas une seule des dix affirmations « complotistes » ne recueille plus de 43 % d’accord. Les autres recueillent entre 9% et 34% d’accord. Les « complotistes » présumés sont donc minoritaires. 64 % des sondés ne croient par ailleurs qu’en une ou deux des théories, particulièrement diverses. Ainsi, parmi ces sondés, une partie d’entre eux (de 19 % à 69 %) ne connaissaient même pas les « complots » dont le sondage leur parlait, avant même de répondre au questionnaire. « Vous connaissez la théorie du Grand Remplacement ? – Non. Vous y croyez ? Ben… »

C’est ce qu’on appelle un biais.

Rudy Reichstadt, rapporteur de l’étude (fondateur de Conspiracy Watch, un site web dédié à l’observation du conspirationnisme), joint par téléphone, reconnaît d’ailleurs que ce sondage comporte des biais et qu’ils ont été obligés de faire des choix. « Le sondage parfait n’existe pas, on pense que c’est un outil permettant de cerner les choses, de faire des hypothèses » nous dit-il.

Sur les Gilets jaunes, il apparaîtrait qu’ils soient plus enclins à croire à certains « complots ». Néanmoins, impossible d’avoir le chiffre de personnes se définissant comme Gilets jaunes ou plutôt proches des Gilets jaunes. « Autour de 20 % des sondés » nous dit M. Reichstadt qui nous renvoie vers Jérôme Fourquet, que nous n’avons pas réussi à joindre.20 % des sondés, cela donnerait 352 sondés. Même si 62 % de ces 352 « Gilets jaunes » s’interrogent sur les relations entre l’industrie pharmaceutique, les ministères et les vaccins, le faible échantillon ne devrait pas permettre à un média de service public comme France Info d’expliquer que « les Gilets jaunes » seraient « plus perméables que la moyenne aux théories du complot ».

France Info dont la conclusion à peine masquée – il est vrai bien suggérée par les auteurs du rapport sur ce sondage – pourrait se réduire ainsi : «  Vous être contre l’immigration ? Vous en avez marre d’être pris économiquement et socialement pour des pigeons ? C’est que vous êtes mal éduqués, complotistes, et peut-être même un peu racistes ou antisémites…(surtout si vous avez en plus validé croire en un « complot sioniste international ».

Le grand remplacement n’est pas un complot

À côté des théories complotistes plus classiques (personne n’a marché sur la Lune, la mort de Lady Di, les Illuminati) se trouve celle, fondamentale, du « Grand Remplacement » et de la question de l’immigration. Mais dans ce registre, les sondeurs font preuve d’une mauvaise foi totale.

Ainsi, ces derniers définissent la « théorie du Grand Remplacement » comme « L’immigration est organisée délibérément par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques pour aboutir à terme au remplacement de la population européenne par une population immigrée ». Problème, cette définition ne correspond pas à celle du Grand Remplacement. En effet, ce phénomène factuel peut-être défini d’après l’ouvrage homonyme de l’écrivain Renaud Camus (le père de la dénomination) comme « un remplacement progressif de la population autochtone par des populations étrangères ». D’ailleurs, à aucun moment l’auteur ne décrit le Grand Remplacement avec les termes utilisés dans le sondage.

Rudy Reichstadt, rapporteur du sondage pour la fondation Jean Jaurès que nous avons joint par téléphone, ne déclare d’ailleurs pas le contraire. « M. Camus ne dit pas qu’un complot pour faire venir des immigrés pour nous remplacer existe. Il dit par contre que ceux qui ne font rien pour empêcher ce « Grand Remplacement » se rendent complices de ce dernier. C’est une forme de complotisme ».

D’ailleurs, Rudy Reichstadt est également celui qui a rédigé l’enquête « le grand remplacement est-il un concept complotiste ? ». La conclusion de cette dernière, parlant de fantasmes sur l’immigration, témoigne parfaitement des opinions de gauche de l’auteur. Cette personne n’a assurément pas connaissance des chiffres de la drépanocytose, ne fréquente peut-être par les quartiers Nord de Paris, ou n’est sans doute pas au courant qu’il devient impossible de recenser la population en Seine-St-Denis. Le fait est tout de même que ces affirmations, sujettes à débat, ne permettent pas à son auteur de facto de rendre un rapport sur le complotisme (ou plutôt son analyse) en toute neutralité.

L’Observatoire du journalisme (OJIM) avait publié une note à propos de l’engagement de M. Reichstadt. Voici ce qu’on pouvait y lire : « La personnalité de Rudy Reichstadt ne permet pas d’accréditer la possibilité d’un positionnement neutre et objectif.»

En 2013, il affirmait déjà au sujet de Conspiracy Watch : « un site que j’ai fondé en 2007 de ma propre initiative, dont je suis le seul maître à bord et dont je ne retire aucune rétribution ». Le Monde écrit en 2017 que « désormais rémunéré, il fonctionne maintenant en tandem avec Valérie Igounet », une historienne spécialiste dans la dénonciation de « l’extrême droite » et qui a fait sa thèse de doctorat sur le négationnisme en France.

À titre personnel, Rudy Reichstadt est membre de l’Observatoire des radicalités politiques dirigé par Jean-Yves Camus au sein de la fondation Jean-Jaurès, réputée proche du PS, il a aussi été invité à deux reprises – en septembre 2012 et en juin 2013 – aux « séminaires » de La Règle du jeu de Bernard-Henri Lévy.

Il a aussi écrit dans diverses revues de gauche, comme Rue89 ou encore ProChoix. Cette revue, fondée en 1997 par Fiammetta Venner et Caroline Fourest, avait d’abord comme objectif de défendre le « choix » de l’avortement. Elle se définit maintenant comme « revue d’investigation, de réflexion et d’analyse au service de la défense des libertés individuelles menacées par l’essentialisme, le racisme, l’intégrisme et toute idéologie totalitaire ou anti-choix ». Il a aussi écrit dans le trimestriel du Fonds social juif unifié, L’ArcheUne émission où l’on retrouve Caroline Fourest et Fiammetta Verner dans l’équipe, sur France Inter, en août 2014, fait encore la promotion de « Rudy Reichstadt, gardien de l’information sur Internet » et « kamikaze du web ». Rien que ça.

Ce qui pose problème ici n’est pas l’engagement de M. Reichstadt, mais la reprise de son analyse, sans aucun esprit critique, par l’ensemble de la presse mainstream. Elle voit là une occasion importante de « buzzer » sur le complotisme prétendu des Gilets jaunes, tout en tendant la perche aux politiques qui voudraient citer des études montrant que « les opposants à l’immigration sont des complotistes ». De fil en aiguille, la conclusion est qu’il faudrait accepter le système actuel pour ne pas être complotiste…

La question de la liberté d’expression sur internet

La question la plus inquiétante si elle était reprise à mauvais escient par des leaders politiques serait peut-être la suivante : «Certains pensent que, face au défi démocratique que constitue la prolifération des discours de haine et des fausses nouvelles, il convient de limiter la liberté d’expression sur internet et les réseaux sociaux. Vous personnellement, êtes-vous tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou pas d’accord du tout avec cette opinion ? »

32 % des sondés sont plutôt d’accord, et 14 % tout à fait d’accord avec cette question, 20 % pas d’accord du tout, et 25 % plutôt pas d’accord. Une des problématiques française ne semble donc pas être dans la croyance supposée à des théories complotistes mélangées ici et là, mais plutôt dans le fait de pouvoir jouir, à l’avenir, de libertés individuelles fondamentales, écrire, lire, penser, s’exprimer librement.

Au final, on ne peut donc pas dire que les chiffres publiés par l’IFOP, Conspiracy Watch et la fondation Jean-Jaurès sont complètement faux. Par contre, il est certain qu’ils sont biaisés (à cause des questions posées, des affirmations complotistes proposées, du petit nombre de Gilets jaunes parmi les sondés ne permettant pas de donner une valeur cohérente au lien entre Gilets jaunes et complotisme,…). La fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch font ici une démarche d’organismes militants.

Le souci principal réside donc dans la reprise de ce sondage sans analyse critique par la plupart de la presse mainstream. C’est l’un des errements journalistiques actuels : elle interroge sans jamais expliquer l’engagement idéologique de ceux qui sont appelés « chercheurs », « spécialistes », « experts » ou « historiens ». Et de ce fait, le jeu est biaisé. Totalement biaisé. Et trop souvent, ceux qui critiquent ceci sont appelés complotistes… La boucle est bouclée.

Jean-Michel Apathie, au temps de Canal+ | AFP

Source : Breizh info





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