BRICS : La Turquie se retire de la réserve américaine

Article de Tom Luongo, traduit par Soverain

Le sommet BRICS de cette année a été un grand spectacle. Pas de doute. L’événement principal a été fourni par le Président/Dictateur turc Recep Tayyip Erdogan.

Erdogan veut un « T » à l’acronyme, ce qui en ferait les BRICTS.

M. Erdogan a également indiqué très clairement que l’éloignement de la Turquie par rapport à l’Occident s’accélérerait si les intimidations et la marginalisation se poursuivaient. Depuis des mois, la Turquie lutte contre l’effondrement de la livre turque et du marché des obligations souveraines.

Le modèle à suivre pour le développement d’une crise de la dette souveraine.

L’administration Trump sait que la Turquie est en train d’échapper à son contrôle. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les monnaies de certains pays étaient détruites alors que d’autres dont les bilans ou la balance commerciale étaient pires, ne l’étaient pas ?

Vous devriez. Parce que poser cette simple question vous amènera à vous demander « Pourquoi eux ? Pourquoi maintenant ? »

Et dans le cas de la Turquie, il y a de nombreuses raisons :

  1. La Turquie a joué un rôle clé en aidant l’Iran à résister aux sanctions antérieures à l’Accord sur le nucléaire iranien (Joint Comprehensive Plan of Action – JCPOA) en blanchissant les ventes de pétrole iranien en or physique par l’intermédiaire des banques turques.
  2. La Turquie est très dépendante des importations d’énergie étrangère et est l’un des plus gros clients de l’Iran.
  3. Pour réduire cette dépendance énergétique étrangère, la Turquie, grâce à la Russie, construit des centrales nucléaires et le gazoduc Turkish Stream.
  4. Turkish Stream fournira du gaz russe de Gazprom à un tarif réduit puisque la majeure partie de sa capacité est destinée à des destinations européennes et que la Turquie recevra probablement des frais de transit qui compenseront une partie des coûts du gaz qu’elle achète à Gazprom.
  5. La Turquie refuse de se conformer à la décision de Trump de ne pas acheter du pétrole iranien en novembre.
  6. La Turquie achète à la Russie des systèmes de défense antimissile S-400.
  7. Les États-Unis ont bloqué les ventes de F-35 à la Turquie en guise de représailles. Étant donné le rapport qualité-prix du F-35, je dirais que la Turquie l’emporte également sur ce front.
  8. L’occupation du nord de la Syrie par la Turquie était une mesure de blocage pour empêcher les États-Unis de se déplacer vers l’Ouest jusqu’à Afrine pour unir les cantons kurdes.

Je pourrais continuer longtemps… je pense que vous avez compris.

Les BRICTS du Commerce

Dans l’ensemble, la Turquie est toujours aussi importante grâce à sa situation géographique. C’est vraiment la seule raison pour laquelle quelqu’un supporte la métamorphose d’Erdogan.

Mais, la volonté d’Erdogan d’entrer dans les BRICS est bien plus symbolique. Il s’agit d’accéder au capital de développement via leurs institutions parallèles plutôt que celles contrôlées par les États-Unis – le FMI, la Banque mondiale, la Banque asiatique de développement, les ex-banques Im, etc.

Pour soutenir la Turquie dans sa lutte contre les guerres hybrides des États-Unis, l’adhésion au BRICS leur donnerait accès à davantage de capitaux chinois. La Chine et la Russie ont été, sans surprise, réceptives à l’idée.

Comme je l’ai souligné dans un article précédent, la Chine et la Russie pèsent près de 20% des importations turques, l’Iran et l’Inde totalisent 6,4%, soit plus que la contribution des États-Unis.

Importations turques par pays
Les importations turques, par pays

L’augmentation des exportations de la Turquie vers les autres pays des BRICS devrait être la priorité. Mais, comme l’afflux net de capitaux en Turquie est et restera positif, grâce à une livre turque beaucoup plus faible, la lente élimination de la dépendance au dollar peut commencer, grâce à ses accords de swap de devises avec la Russie et la Chine.

Aussi, il ne faut pas négliger le chiffre d’affaires important entre la Turquie et l’Allemagne, une autre source de devises et de capitaux étrangers.

Observons la monnaie

La réponse de la Banque de Turquie à la crise de la livre turque a été la bonne : acheter des titres de créance d’entreprise libellés en dollars et éliminer les goulots d’étranglement du système bancaire. Ces dettes pourront ensuite être remboursées au fil du temps tout en libérant les entreprises pour qu’elles réorientent leurs activités loin du dollar américain.

C’est le talon d’Achille de la Turquie, les dettes des grandes entreprises basées sur le dollar. Et elles pourraient exploser si Trump intensifiait la guerre financière et diplomatique contre la Turquie.

C’est ce à quoi le marché réagit.

Depuis que la Turquie a conclu des accords de swap de devises avec la Chine, toute accumulation excessive de devises locales peut être atténuée. Les prochaines étapes consisteraient pour la Turquie à en signer avec la Russie et/ou l’Inde.

Je ne dis pas que les choses ne seront pas difficiles pour la Turquie. Elle le sont déjà.

Je dis juste qu’il y a un moyen de sortir de cette situation, tout comme il y en a eu un pour la Russie fin 2014/15. Et d’une certaine manière, c’est aussi le cas pour l’énorme problème d’endettement des entreprises chinoises.

Monnaie turque
La livre turque brisera-lle cette résistance ?

Les gros titres continuent de pousser à un nouvel effondrement de la livre turque et son fléchissement pourrait ne pas être terminé. Mais les Triples Tops comme ceux que nous voyons ici sont habituellement signes de revirement, car ils indiquent que les vendeurs (dans ce cas) manquent de conviction pour submerger le mélange entre les interventions de la banque centrale sur le marché et les bulles spéculatives.

L’objectif de la campagne de pression de Trump est de garder tout le monde, en particulier la Chine, en luttant contre plus de petits incendies qu’elle peut éteindre en toute sécurité. C’est la clé pour comprendre son Art of the Deal Foreign Policy.

Le problème avec cette approche est que si vous n’obtenez pas la capitulation, vous n’obtenez rien à la fin. Parce que l’effet de levier est essentiellement un bluff. La Turquie a des amis, au même titre que l’Iran et la Russie.

Tom Luongo





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