Alors que le G7 implose, la réunion de l’OCS confirme le nouveau siècle de la multipolarité

Trump G7

Article de FEDERICO PIERACCINI pour Strategic-Culture, traduit par Soverain

Les changements historiques dont nous sommes témoins n’ont jamais été aussi évidents que ces derniers jours. Le sommet du G7 a mis en évidence les limites de l’alliance atlantique, tandis que la réunion de l’OCS ouvre des possibilités sans précédent pour l’intégration eurasienne.

Lors de la réunion du G7 au Canada ces derniers jours, nous avons été témoins d’affrontements sans précédents entre Trump et les dirigeants du G7 au sujet de l’imposition de tarifs douaniers sur le commerce. Nous devons maintenant admettre que l’événement a été relégué au second plan, puisque le G7 a jusqu’à présent puisé son influence en parlant d’une seule voix. M. Trump est même allé plus loin, refusant de signer la version finale de la déclaration conjointe de l’organisation après que le premier ministre canadien Justin Trudeau s’en est pris aux décisions commerciales de M. Trump. Trump a montré à quel point il se soucie peu de ses alliés, quittant le sommet un jour plus tôt pour arriver en avance à la réunion avec Kim Jong-un à Singapour afin de préparer la rencontre tant attendue entre les deux dirigeants.

En termes de contrastes géopolitiques, il est facile de mettre en évidence les différences qui ont été observées entre la réunion du G7 et la réunion de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui s’est tenue en Chine et, pour la première fois, avec l’Inde et le Pakistan en tant que nouveaux membres. Alors que Poutine et Xi se sont rencontrés et ont échangé des éloges et des médailles pour célébrer la relation stratégique sino-russe ainsi que leur amitié personnelle, Merkel et les différents dirigeants du G7 étaient en discussion animée avec Trump au sujet de sa politique « America first » qui porte préjudice aux États membres de l’UE sur le plan économique.

Pour revenir un instant sur l’évasion de Trump du G7 (également pour éviter de nouveaux affrontements avec ses « alliés »), il faut se rappeler que dans ce casse-tête en constante évolution des relations internationales, Assad était sur le point de rencontrer Kim Jong-un à la veille du sommet US-DPRK. Que la rencontre entre les dirigeants syriens et la RPDC se tienne ou non, elle confirme néanmoins l’alliance entre Pyongyang et Damas, soulignant combien les adversaires des Etats-Unis tentent encore de coordonner et de gérer entre eux leurs approches de la politique du chaos de Washington.

Il est clair que Poutine et Xi ont tout intérêt à ce que Trump et Kim Jong-un parviennent à un accord. Mais en même temps, ils sont bien conscients de la situation au Moyen-Orient et en Iran qui risque de plonger toute la région dans un chaos sans précédent. Poutine et Xi essaient clairement de gérer le chaos qui émerge de Washington, tout comme Assad et Kim à leur manière. En ce sens, l’aide répétée de la Russie et de l’Iran au Qatar fait partie d’une stratégie sino-russo-iranienne pour contenir le chaos créé par Washington, qui s’est même étendu aux États du Golfe avec le blocus saoudien du Qatar. À cet égard, même Berlin commence à être attiré par les opportunités qui s’offrent à l’Union européenne en provenance de l’Est, cette tentation est renforcée par le fait que la relation atlantique nuit à l’Europe à travers les tarifs et les pénalités imposées aux opposants géopolitiques américains comme l’Iran.

Les entreprises européennes ont subi d’importantes pertes économiques à la suite de la suspension par Trump du Plan d’action global conjoint (JCPOA), les entreprises européennes faisant face à des sanctions américaines si elles continuent à faire des affaires avec l’Iran. Il ne s’agit là que du dernier exemple de pression abusive exercée sur la stratégie énergétique de pays souverains théoriquement alliés aux États-Unis. De même, les sanctions imposées au projet Nord Stream 2 élargissent encore les fissures de l’alliance atlantique.

Pour comprendre le niveau de désordre en Europe, dans l’Atlantique Nord et au Moyen-Orient, il suffit de regarder l’attaque contre Mohammed bin Salman il y a presque deux mois, avec d’une côté Israël se prévalant d’accords avec l’Iran pour une abstention mutuelle dans l’affaire de Daraa, et d’un autre côté Trump ne trouvant rien de mieux à faire que de briser toute éventualité d’alliance par le déclenchement d’une guerre commerciale.

Il est clair que l’ancien ordre unipolaire n’existe plus et que nous nous trouvons maintenant dans une situation multipolaire, grâce à la direction isolationniste des États-Unis. Cela permet d’aplanir davantage les divergences existantes entre les pays d’Asie, du Moyen-Orient et d’une partie de l’Europe.

L’Europe a la possibilité d’utiliser la politique « America First » de Trump comme pivot pour étendre son réseau de relations et de convergence d’intérêts avec un plus grand nombre de pays en dehors de l’UE ou de l’OTAN. Pour une fois, l’UE pourrait utiliser l’arme de son union de nombreux pays modérément puissants pour accroître son pouvoir de négociation avec les États-Unis.

Mais la réalité est très différente à l’heure actuelle, l’Europe étant au milieu d’une lutte interne qui dure depuis un certain temps déjà. La vague de nouveaux partis « populistes », tant de droite que de gauche, a servi de réservoir pour un inévitable report des suffrages à la suite des désastres de la période unipolaire (1989-2014). Cela a également bouleversé l’ancien équilibre du pouvoir au sein des élites européennes.

Les causes profondes de ce changement politique « populiste » résident dans le nouvel ordre mondial multipolaire qui a eu un effet d’entraînement sur les politiques des différents pays européens.

L’idéologie néolibérale, largement acceptée par la « gauche », est restée ancrée dans le diktat de l' »ancien » ordre mondial unipolaire, qui considérait Washington comme la seule force hégémonique.

Ce qui reste dans le paysage politique européen semble être divisé en deux courants. D’un côté, il y a une minorité qui voit clairement une sorte de néoconservatisme 2.0, une sorte de réapparition du Reaganisme. De l’autre côté, il y a un rejet total de tous les visages qui participent actuellement au système politique.

Pour l’Europe, il s’agit de voir ce que cette nouvelle phase politique produira en ce qui concerne les questions internationales telles que les sanctions contre la Russie et l’Iran. Le comportement des gouvernements européens donnera une idée de la mesure dans laquelle ils ont l’intention d’obtenir une certaine indépendance dans la conduite de relations multipolaires qui ne sont pas nécessairement liées à Washington.

Dans un sens, Berlin, Londres, Paris et Rome sont maintenant au centre du concept de relations multipolaires. Il est intéressant de voir comment les stratèges et les éditorialistes des journaux en Chine et en Russie regardent ce qui se passe en Europe, en particulier en Italie. S’il y a confiance, il y a aussi la conscience qu’il y a toujours une réticence européenne à favoriser le développement vers l’Est au détriment des relations avec les Etats-Unis.

Le message à retenir que Trump semble donner aux Européens est qu’il est inutile qu’ils restent des majordomes qui attendent après Washington. Nous vivons un moment déterminant qui façonnera l’avenir à court terme de vastes régions du monde. Il y a de nombreuses situations qui vont de l’avant, ce qui nous rapproche du moment où l’Occident trouvera un terrain d’entente ou se scissionnera. Des facteurs qui semblaient jusqu’à présent sans rapport les uns avec les autres permettent aujourd’hui à différents pays de s’unir dans un destin commun.

Le sommet entre Trump et Kim Jong-un jettera les bases qui permettront de savoir si Washington veut vraiment commencer à dialoguer ou s’il n’achète que pour gagner du temps. Compte tenu du comportement et de l’attitude récente de Trump et des personnalités politiques qui l’entourent, le sommet, comme la politique étrangère de l’administration de Trump en général, devient imprévisible et difficile à déchiffrer. S’il y a une chose qui unit les dirigeants du G7, l’OCS et Kim Jong-un, c’est précisément la difficulté d’être en contact avec une puissance mondiale en déclin et un dirigeant qui n’a pas de vision stratégique ; la souffrance collective découlant d’une lutte interne aux États-Unis pour imposer au monde sa vision stratégique obsolète et en déclin.

Article de FEDERICO PIERACCINI pour Strategic-Culture, traduit par Soverain

Source : https://www.strategic-culture.org/news/2018/06/12/as-g7-implodes-sco-meeting-confirms-new-century-multipolarity.html

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