Afrique : conférence de Berlin, Acte II

Armée américaine en Afrique
De nouvelles revendications militaires et économiques apparaissent en Afrique.

Article paru sur Strategic-Culture, traduit par Soverain

Plutôt que de voir des puissances coloniales extérieures découper l’Afrique en sphères d’intérêt lors de la conférence de Berlin, comme elles l’ont fait entre 1884 et 1885, un ensemble de nouveaux acteurs misent sur des revendications militaires et économiques en Afrique. Remplaçant les superviseurs néocoloniaux paternalistes comme la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis – qui divisaient l’Afrique en pays francophiles, anglophiles et en « coalition de pays volontaires », nous retrouvons respectivement la Chine, la Russie, l’Inde, Israël, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie et les Émirats arabes unis. L’actuelle « ruée vers l’Afrique » ressemble à ce qui s’est produit à Berlin au XIXe siècle, mais sans la présence prépondérante de puissants intermédiaires individuels comme Otto von Bismarck d’Allemagne, le roi Léopold II de Belgique, Sir Edward Malet de Grande-Bretagne et Mehmed Said Pasha de l’Empire ottoman.

Le rôle du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (U.S. Africa Command – Africom) dans la protection du pouvoir économique et politique américain en Afrique a été marginalisé avec l’établissement d’une base militaire chinoise à Djibouti. Les États-Unis ne pourront plus traiter l’Afrique comme s’ils traitaient avec une extension de la structure de commandement et de contrôle militaire de l’OTAN à partir du quartier général de l’Africom à Stuttgart, en Allemagne.

Il y a maintenant une importante base navale émirienne à Berbera, au Somaliland, qui s’ajoute à leur base aérienne Al Khadim en Libye. Les Égyptiens seraient également impliqués dans la construction de la base. Les Émirats arabes unis avaient maintenu une base de sécurité maritime à Bossaso, dans la région autonome du Pount, en Somalie. Cependant, les Somaliens ont expulsé l’armée émirienne après l’annonce de la construction d’une base navale à Berbera, sur laquelle la Somalie revendique sa compétence. Les Émirats arabes unis ont également une base aérienne à Assab, sur la côte érythréenne.

La ruée actuelle vers l’Afrique prend des allures de western. Le 8 avril 2018, les troupes somaliennes ont intercepté un avion émirien sur le tarmac de l’aéroport de Mogadiscio et ont saisi, sous la menace des armes, 9,6 millions de dollars américains. Les Nations Unies avaient déjà accusé les autorités des Émirats arabes unis d’avoir distribué de l’argent liquide aux électeurs lors de l’élection présidentielle somalienne de 2017 afin d’influencer les résultats.

En 2017, la Turquie a annoncé qu’elle construisait sa plus grande base militaire à l’étranger près de la capitale somalienne de Mogadiscio. L’expulsion des Émirats arabes unis de la Somalie a donné lieu à un accord en 2018 qui prévoyait le financement par le Qatar de la construction de bases militaires pour les forces armées somaliennes dans le pays. Le Qatar et la Turquie consolident, de concert, leurs positions militaires en Afrique. En décembre 2017, il a été annoncé que la Turquie réaménagerait le port de l’île de Suakin au nord-est du Soudan pour en faire un port civil et une base navale turque. En Afrique de l’Ouest, au Mali, la Turquie a fait jouer son influence, ce qui semble avoir été un succès même si la manœuvre a irrité le président français Emmanuel Macron, qui a tenté de consolider l’emprise traditionnelle de la France sur ses anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest et du Centre. Le Mali n’est pas le seul pays africain francophone qui a attiré l’attention de la Turquie. Les Turcs ont récemment décidé d’investir dans des projets d’infrastructure à Madagascar.

L’Inde construit des bases sur l’île de l’Assomption aux Seychelles et sur l’île mauricienne d’Agalega, en complément de la base de collecte de renseignements déjà établie dans le nord de Madagascar. L’Inde a également envisagé la création d’une base navale à Beira, au Mozambique.

Les Saoudiens envisagent d’établir une base militaire à Djibouti, y rejoignant ainsi la Chine, les États-Unis, la France, l’Allemagne et le Japon, qui disposent déjà d’installations militaires dans ce pays situé stratégiquement au confluent de la mer Rouge et des approches maritimes du golfe d’Aden vers le canal de Suez. Djibouti est devenu un véritable bazar militaire pour la Corne de l’Afrique, accueillant n’importe quelle base militaire d’une nation si elle a l’argent pour payer le gouvernement djiboutien.

Le Qatar a conservé une force de maintien de la paix à la frontière entre Djibouti et l’Érythrée jusqu’à ce que Djibouti en ordonne l’évacuation. Cette force a été victime de la rupture entre le Qatar et ses deux anciens alliés du Conseil de coopération du Golfe, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Djibouti et l’Érythrée ont succombé aux pressions diplomatiques des Saoudiens. L’Éthiopie, sous la direction de son Premier ministre musulman, Abiy Ahmed a suscité l’intérêt des Émirats arabes unis, qui ont perdu leur présence militaire en Somalie et pourraient chercher à la remplacer par une présence en Éthiopie.

Considérez l’Afrique comme un grand échiquier géopolitique, où les pays déplacent leurs pions à un rythme rapide et contrôlent et matent leurs adversaires à pratiquement tous les coups.

Les États-Unis ont surdimensionné leur présence militaire en Afrique, des bases de drones à Arba Minch, en Éthiopie (abandonnées depuis) et aux Seychelles jusqu’aux « emplacements de sécurité coopératifs  » (Cooperative Security Locations – CSL) à Ouagadougou, au Burkina Faso et à Obo et Djemah en République centrafricaine. Dans ce dernier cas, les États-Unis et la France sont maintenant en compétition avec la Russie pour leur influence, celle-ci ayant renforcé son soutien en matière de sécurité au gouvernement du président Faustin-Archange Touadera, en proie à la guerre civile. La Chine a annoncé un accord pour la fourniture d’armements et d’équipements militaires à la République centrafricaine.

Après avoir rompu ses liens diplomatiques avec Taïwan et établi des relations avec la Chine, le Burkina Faso connaît une ruée d’hommes d’affaires et d’ingénieurs en développement chinois. Washington et Paris ne sont plus les maîtres mots au Burkina Faso.

Un conflit d’influence similaire a lieu au Cameroun. La France a toujours considéré le Cameroun, ancienne colonie, comme faisant partie de la sphère d’influence de Paris. Cependant, le président du pays, Paul Biya, âgé de 85 ans, a récemment conclu un accord militaire avec la Russie. Le pacte fournira au Cameroun des équipements militaires et des formateurs pour l’aider à lutter contre les guérillas djihadistes de Boko Haram actives dans le pays. Les États-Unis et l’Africom ont considéré que la lutte contre Boko Haram et les affiliés d’Al-Qaïda en Afrique de l’Ouest et dans la région du Sahel était une responsabilité purement américaine et atlantique. La Russie et la Chine sont en train de changer cette perspective.

Israël croyait avoir sécurisé une base d’opérations au Togo, qui maintiendrait des liens d’amitié avec les Israéliens. Toutefois, un sommet israélo-africain prévu au Togo en octobre 2017 a été annulé suite à une vague de protestations contre le régime dynastique de Faure Gnassingbé, dont le père avait dirigé le Togo de 1967 à 2005. Israël étend également son influence en Libye grâce aux efforts de l’homme d’affaires canado-israélien Walter Arbib, président de Skylink Aviation à Toronto, qui fait figure de lien « officieux » entre Israël et de nombreux pays arabes et musulmans.

Les hommes d’affaires du secteur privé en Afrique, comme Arbib, agissent de plus en plus en tant qu’agents locaux pour des acteurs mondiaux. Erik Prince, le fondateur américain de la défunte société mercenaire Blackwater, a fait équipe avec des représentants officiels émiriens et chinois pour utiliser ses entreprises basées à l’étranger, comme Reflex Responses (R2) à Abu Dhabi et Frontier Services Group (FSG) à Hong Kong, afin de signer des contrats de sécurité au Sud Soudan, en Somalie-du-Sud-Ouest et au Pount, en Somalie, au Somaliland, au Kenya, en Libye, et au Mozambique. La direction de FSG implique des hommes d’affaires de haut niveau étroitement liés au gouvernement chinois. Il existe également des liens solides entre le FSG et le Mossad israélien.

En plus des acteurs non africains qui étendent de plus en plus leur présence militaire et économique sur le continent, l’Iran a cultivé des relations avec l’Éthiopie, au grand dam des Saoudiens, des Émiriens et des Égyptiens. Les Saoudiens et les Iraniens se disputent les Comores, un archipel de l’océan Indien. Bien que les Comoriens soient majoritairement musulmans sunnites, les chiites iraniens ont développé des liens d’amitié avec le peuple de l’île d’Anjouan, membre sécessionniste de la fédération comorienne.

La ruée vers l’Afrique ne fera qu’augmenter en intensité, car l’appétit insatiable pour le pétrole, l’or, les diamants et les minéraux des terres rares d’Afrique attire de plus en plus l’intérêt et la concurrence mondiale.

Wayne Madsen





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